Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

 

Laure Debreuil

La justice : un domaine complexe ; elle a un endroit et parfois un envers…façon de dire que l’on peut parfois parler de justice autrement et raconter ce que l’on ne peut pas voir à la télévision. Les caméras sont rarement les bienvenues dans les prétoires. C’est parfois frustrant. Voila pourquoi, par ces chroniques, je souhaite restituer l’atmosphère, les informations ou les à-côtés des procès que je suis pour la rédaction de TF1.

 

 

Damien Givelet
 
Cédric Ingrand
Pascal Boulanger
 

 


Blog hébérgé par :


Annuaire des blogs d'Over-Blog – Créer un blog gratuit
23 mai 2011 1 23 /05 /mai /2011 20:43

 

C’est à l’avocat général Jean-Louis Pérol qu'est revenue cet après-midi la tâche de porter le fer contre Dominique de Villepin, et éventuellement de requérir la condamnation de l’ex-premier ministre pour « complicité par abstention ». Rappelons qu’en première instance, le procureur avait requis 18 mois de prison avec sursis et 45.000 euros d’amende. Mais le tribunal n’avait passuivi cette demande, et Dominique de Villepin avait été relaxé.

000_Par6287610.jpgJean-Louis Pérol

 

Au terme de ce procès en appel, il est donc particulièrement intéressant de savoir si le parquet général maintiendra sa demande de sanction à l’égard de l’ex-premier ministre.

L’avocat général revient donc sur l’infraction reprochée. "La complicité par abstention est une notion juridique qui résulte d’une aide à l’auteur de l’infraction principale en toute connaissance de cause." En termes familiers, cela signifie : « il sert mes intérêts, je le laisse commettre cette infraction. »

Jurisprudence : 4 arrêts de la chambre criminelle sont passés au crible. Dominique de Villepin manifeste son ennui, la tête souvent tournée vers ses avocats ou soutenue par un bras posé sur le banc des avocats.

L’avocat général annonce qu’il va suivre un raisonnement en 3 séquences :  en janvier 2004,  « DDV » (Dominique de Villepin) acquiert la connaissance du contenu de la dénonciation ; en mars, DDV apprend le nom de la source ; et en juillet, DDV a la confirmation qu’il s’agit d’une dénonciation calomnieuse, et ne fait rien pour l’empêcher.

Séquence 1 :  janvier 2004. DDV est ministre des Affaires Etrangères. Rencontre inopinée avec JL Gergorin. DDV aurait reçu une note sur ce système de corruption internationale à la suite de cette conversation. Dénégation de DDV. Le Général Rondot maintient que la note a bien existé. Il la mentionne dans ses verbatim. Le nom de la chambre de compensation Clearstream a donc bien été prononcé. Or en 2002 une commission parlementaire avait investigué et mis en avant l’existence d’une chambre de compensation luxembourgeoise au cœur de la corruption internationale ; un large écho avait été donné au rapport parlementaire. C’était un fait connu. Dès que DDV a connaissance du réseau financier dénoncé par JL Gergorin, il demande une enquête secrète. Le nom de Nicolas Sarkozy a-t-il été prononcé ? DDV le nie. Mais les instructions du Président du République sont évoquées (instructions générales anti-corruption) et la demande d’investigation adressée à Rondot est claire. Enseignements à tirer de cette première séquence : JL Gergorin indique avoir accès a des mouvements financiers occultes dans une banque à la réputation sulfureuse. A cet instant, DDV tient peut-être les prémices d’un scandale.

Séquence 2 : La garde à vue, le 25 mars 2004, d’Imad Lahoud. Ce dernier est trouvé porteur d’une lettre qui le place sous l’autorité du général Rondot. Le commissaire appelle Rondot. Fureur de l’homme du Renseignement qui appelle à son tour JL Gergorin pour lui "passer un savon". Ce dernier prévient son ami ministre. Et on a connaissance d’un appel impromptu de DDV à Rondot. Officiellement pour parler du terrorisme. Mais l’urgence était ailleurs. Faire libérer la source ? Le général Rondot : « Je confirme, Mme la Présidente, qu’il m’a été donné l'instruction de sortir rapidement Imad Lahoud de ce mauvais pas. »

Conclusion : DDV connaît désormais l’identité de la source, il sait que la source fréquente les locaux de garde à vue. Même ministre des Affaires Etrangères, DDV se préoccupe de le faire libérer...

Séquence 3 : le 19 juillet 2004. DDV est ministre de l’Intérieur. Il n’a jamais cessé de voir JL Gergorin. Ce dernier parle d’une dizaine de rencontres, certaines publiques (remise de décoration) d’autres plus discrètes. (Sur son banc DDV fait non, non de la tête !). Il connaît désormais la source, il sait que la dénonciation a été faite auprès d’un juge et par qui. Mais que sait-il de la fausseté des listings ? Le 19 juillet, le général Rondot lui dit clairement qu’il a des doutes. Le 27 juillet, une conversation téléphonique avec le Général précise que les vérifications ont démontré que les comptes n’existaient pas. La DST, saisie, doit donner son avis ; le 29 juillet , une note adressée au ministre nomme le corbeau. Le 22 sept 2004 : note de contact. Jean-Louis Gergorin est formellement identifié. DDV avait jusque là des convictions mais pas de preuve (au sens de l'article 40). Désormais, il en possède, et pourtant deux nouveaux listings parviennent au juge, souligne l'avocat général.

« On voit qu’un processus de dissimulation personnel et secret s’est mis en place dès le mois de janvier. Même le premier ministre, JP Raffarin, n’a pas droit à une information complète début juillet. Le dossier passe du ministère des AE au ministère de l’Intérieur sans que M. Barnier soit informé. Fin juillet, DDV pouvait tout arrêter et demander à Gergorin de cesser son processus de dénonciation calomnieuse. Il ne l’a pas fait. Au contraire, le 19 juillet, les notes de Rondot sont détruites. La stratégie de la dissimulation se poursuit. Le 27 juillet, il continue de voir Gergorin. C’est vrai aussi en septembre, et en octobre. La dissimulation devient intenable fin octobre, elle se transforme en inquiétude. Rondot est convoqué toutes affaires cessantes. C’est la fin de la dénonciation calomnieuse. »

Le Parquet Général s’apprête donc, après cette démonstration, à requérir la condamnation de DDV.

« Comment la Cour pourrait-elle penser que celui qui a prononcé le discours au Nations Unis au moment de l’Irak, que cette intelligence-là ait pu être bernée par M. Lahoud ? Entre Dominique de Villepin et J.L. Gergorin, il y avait une communauté d’intérêt. Avec un cynisme appuyé, le professeur Nimbus suggère que si l’équipe rivale prend le pouvoir au sein d'EADS, elle va alimenter le clan d’en face. Des rétro-commissions qui iraient dans la poche de son ennemi… »

L’avocat général  précise le quantum des peines demandées après avoir souligné la gravité des faits : la dénonciation calomnieuse a mis en danger un des fleurons industriels français, elle a mis a mal le fonctionnement de la démocratie et atteint les victimes dans leur carrière professionnelle et dans leur honneur.

Voici ses réquisitions :

JL Gergorin : 30 mois d’emprisonnement dont 12 fermes et 45.000 euros d’amende.

I.Lahoud : 30 mois d’emprisonnement dont 15 mois fermes et 45.000 euros d’amende.

D. de Villepin : 15 mois avec sursis, pas d’amende.

Dominique de Villepin se lève, exaspéré.

C’est maintenant le temps des plaidoiries de la Défense avant une mise en délibéré et un jugement à l’automne prochain.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Repost 0
23 mai 2011 1 23 /05 /mai /2011 17:10

Le procès Clearstream en appel entre dans sa dernière ligne droite, dans l’indifférence générale, totalement éclipsé par l’affaire Strauss-Kahn. C’est aujourd’hui l’heure du réquisitoire. Premier acte, c'est Dominique Gaillardot qui requiert contre Jean-Louis Gergorin et Imad Lahoud.

« Pourquoi cette déstabilisation ? On ne sait toujours pas exactement. Mais il faut souligner que cette manipulation s’inscrit d’abord dans des luttes de pouvoir industrielles. C’est la grille de lecture qui me semble la plus juste. »

L’avocat général lit consciencieusement son réquisitoire. Les deux prévenus notent sur des petits carnets la pluie de reproches qui s’abat sur eux. Il fait chaud dans la salle. Certains somnolent.

« Oui, il y a bien eu manipulation, et c'est une manipulation due au seul JL Gergorin. Et l'on constate une persistance dans la dénonciation, bien que leurs auteurs sont capables de voir les effets dévastateurs de ladite dénonciation. »

La mauvaise foi est un des éléments constitutifs de la dénonciation calomnieuse, démontre le procureur. Or, on constate ici l’absence de vérification : la fausseté des listings est un élément déterminant.

JL Gergorin, victime des agissements de Lahoud ? L’avocat général n’y croit pas.

Certes, Lahoud a une propension au mensonge inégalée, les débats l’ont montré à profusion - exemple : simulacre de pénétration du système Clearstream au général Rondot à deux reprises, rappelle l'avocat général. Il a une propension à se servir des autres. « Nous avons bien affaire à un escroc, un vrai ! » lance-t-il. « Il est directement impliqué dans la falsification des listings. Ne vous laissez pas abuser par sa posture de modeste prof' de math d’aujourd’hui. C’est un manipulateur, un affabulateur… »

Mais l’avocat général en vient à celui qui est selon lui responsable de cette affaire : l’ancien haut responsable d’EADS. JL Gergorin est désigné comme l’auteur des envois, il est le corbeau. Il est responsable non seulement des envois matériels, mais aussi de la conception des faux. Sa démonstration : JL Gergorin a pris l’initiative des envois. Lui seul a déterminé le contenu et la fréquence des envois. Ce sont des envois « spontanés ». Il n’y a été en rien contraint et forcé. IL était convaincant pour ses interlocuteurs car il exerçait de hautes fonctions à EADS ; c’est un stratège reconnu : il présentait de solides garanties de crédibilité.

L’avocat général développe sa conviction : pourquoi une telle manipulation ? Le contexte industriel : Delmas/ Forgeart, Camus/Gergorin, c’est le combat des chefs, le conflit à la tête d’EADS (Airbus/Lagardère). Cette rivalité donne le sens de cette affaire. Même l’ajout des noms de Nagy et Bocsa s’explique : il renforce la crédibilité des listings, car à cette époque Nicolas Sarkozy était censé soutenir le premier tandem.  De plus, JL Gergorin est le bénéficiaire immédiat de cette mise en cause de ces hauts dirigeants : c’est bien une dénonciation calomnieuse…car au service de ses intérêts. « La mauvaise foi de "JLG" est évidente ! »

Longue démonstration du fait que JL Gergorin connaissait la fausseté des listings.

Puis viennent les éléments de personnalité : paranoïaque, obsessionnel ? Peut-être, mais grande intelligence et grande lucidité. Il avait des tendances à croire à la théorie du complot. « Les gergorinades » dit Philippe Delmas. Mais il est aussi capable d’en concevoir… « Ne vous laissez pas manipuler par le corbeau, même si il veut maintenant vous faire croire en sa bonne foi. Sans Gergorin, il n’y aurait pas d’affaire Clearstream ! » Il doit être tenu responsable de complicité dans la fabrication des faux. Il se pose en victime d’Imad Lahoud. Certes Lahoud est un manipulateur. Mais Gergorin n’est pas un simple naïf. Je vous propose de ne diaboliser, ni l’un, ni l’autre. Mais ne vous laissez pas abuser par la fable du corbeau qui voulait se faire passer pour un pigeon ! »

 

 

 

 

Repost 0
16 mai 2011 1 16 /05 /mai /2011 17:32

Pierre de Bousquet de Florian est le patron de la DST quand l’affaire éclate. Il est donc un témoin privilégié de l’attitude du ministre de l’Intérieur de l’époque, et le seul à pouvoir dire si oui ou non Dominique de Villepin a cherché à cacher les dessous de l’affaire Clearstream pour la laisser prospérer et atteindre son rival, Nicolas Sarkozy. Il se présente à la barre en costume foncé, lunettes et calvitie. Un brin d’onctuosité dans les gestes :

« J’étais directeur de la Direction de la Surveillance du Territoire. Début juillet 2004, j’ai eu connaissance de cette affaire par un entretien informel avec DDV, qui me demande d’enquêter sur cette affaire. Je suis déconcerté de ce questionnement. Je n’avais jamais entendu auparavant le nom Clearstream.

000_APP2002070331840.jpg

Pierre Bousquet de Florian

Nous n’étions pas judiciairement saisis et, parallèlement, on savait qu’il y avait des implications judiciaires ; c’était délicat. Une fois l’hebdomadaire Le Point paru, nous avons récupéré un listing auprès du Parquet Général de la cour d’appel de Paris. Je ne sais comment il l’avait, mais c’est ainsi que nous l’avons récupéré ; je commence par essayer de comprendre ce qu’il y a derrière. Nous avons en main une lettre et une liste de comptes. Il y avait ces deux éléments.

D’abord, il fallait purger l’implication d’un de nos responsables, Jean-Jacques Martini, sous-directeur à la DST. Je l’ai auditionné moi-même (note du 21 juillet 2004). Cette convocation avait pour but de l’interroger très rigoureusement. Très vite, je comprends qu’il n’est pas concerné : cette réunion s’est transformée en réunion de travail. Il me parle d’ « enfumage » ; un contact à l’étranger nous conforte dans l’idée que les listes sont fausses. On en était assez sûrs, assez vite. »

"Quand faites-vous part de ces certitudes ?" demande la présidente. 

- Je n’en ai fait part au ministre de l’Intérieur qu’en septembre.

- Et pourtant on vous a confié la mission d’enquêter sur cette affaire ?

- Le ministre me l’avait demandé sur un aérodrome, de manière informelle. Je n’ai pas vu le ministre, mais j'en ai rendu compte au directeur de cabinet que je vois une fois par semaine. Nous sommes fin juillet 2004 : il y a eu les vacances au mois d’aout, cette affaire n’était pas une priorité. On ne s’est vu qu’une fois en septembre, lorsque j’ai eu un document « impliquant ». C’était la photocopie d’un document qui était une copie manuscrite faite en 2003. Nous l’avons comparée à une liste Clearstream et à la lettre au juge. L’écriture était semblable. C’est là que j’ai demandé un rendez-vous au ministre. C’est la seule fois où je l’ai vu. Je lui ai montré le document. Dans ma petite tête de service de police, ça devenait urgent ! »

Remous amusés dans la salle.

« J’ai eu un contact avec Rondot vers le 10 juillet. Sur Clearstream, il m’a dit que c’était bidon. Quand il a demandé des investigations en Suisse au printemps 2004, il n’a pas dit pourquoi il voulait ce renseignement. Rondot, c’est une sorte de profession libérale, un solitaire, un free-lance. Un homme respecté aux méthodes inhabituelles. Il avait un contact à la DST mais il ne nous dit rien.

Ce qui nous importait : qui était le corbeau ? Pas de preuves formelles. Je sais que Nicolas Sarkozy m’a reproché ensuite de ne pas avoir entrepris de démarche : « Vous auriez dû faire un article 40 ! Je sais qu’il m’en a voulu de ne pas avoir saisi le parquet.  Mais à l’été 2004, je n’estimais pas avoir de preuves contre J.L Gergorin, et on ne pouvait faire un article 40 sans démasquer notre source. »

La Présidente : Le général Rondot ou Dominique de Villepin ne vous ont pas informé ? « Non »

Dominique de Villepin : "J’ai indiqué au général Rondot qu’il dise à la DST tout ce qu’il savait. Je n’ai mis aucune restriction à la transmission des informations. Il ne faut pas inverser les choses. Il y a une transparence dans la chaîne hiérarchique. Je n’ai pas changé les hauts fonctionnaires de mon cabinet, ils étaient les mêmes que sous Nicolas Sarkozy. Michel Gaudin a vu les notes écrites. Il n’y a pas eu de volonté d’occultation ! En juillet, nous n’avions pas de preuve !"

Dominique de Villepin ajoute : « Nous sommes le 27 octobre. Le procureur de Paris, Yves Bot, dispose des mêmes informations que moi. Il faut attendre deux ans pour mettre en examen JL Gergorin. Et on veut m’accuser de complicité passive ! Il faut être concret dans ce dossier. Nous n’avons pas de preuve. L’affaire est judiciarisée. Le ministère de la justice sait tout le 25 octobre. Qu’est-ce qu’on me reproche ? Qu’est-ce que j’aurais pu faire ? Nous sommes en train de refaire l’histoire ! Il faut remettre les choses dans l’ordre et l’esprit de l’époque. »

Mais sur une question de l’avocat général, l’ancien directeur de la DST, lâche : « Si on avait eu les éléments déjà connus en juillet, on aurait gagné du temps.»

DDV : « Pierre de Bousquet ne sait sans doute pas que j’ai donné ordre au Général Rondot de tout dire. Je n’imagine pas alors qu’il conserve des éléments par devers lui. Le 27 juillet, le général Rondot aurait dû de façon détaillée et circonstanciée donner les éléments à Pierre de Bousquet. C’est lui qui enquête sur cette affaire depuis 2003 et qui connaît la source ! »

Le haut fonctionnaire, aujourd’hui préfet de la Manche, ne bouge pas un cil. Il s’exprime avec une forme de prudence et de lenteur une peu artificielle, comme si cette affaire lui brûlait encore les mains.

Cette audience aura permis à Dominique de Villepin de réaffirmer n’avoir jamais rien caché à Nicolas Sarkozy. Il faut avoir en mémoire la réunion du 15 octobre 2004 au cours de laquelle Nicolas Sarkozy a accusé le patron de la DST de lui avoir caché un rapport sur le montage des faux listings et sur la dénonciation calomnieuse dont il était l’objet. Aujourd’hui, l’ancien premier ministre peut parler de transparence totale sans que personne ne vienne le contredire.

 

 

Repost 0
12 mai 2011 4 12 /05 /mai /2011 18:44

 

La Cour passe à l’examen de la note du 19 juillet 2004. Il s’agit du compte-rendu de la rencontre entre le général Rondot et Dominique de Villepin. Le moment est important, puisque le verbatim du Général sous-entend que l'homme des services secrets a dit clairement, à cette date, à celui qui était alors ministre de l’Intérieur, que les listings étaient des faux. La note porte surtout la mention : « si nous apparaissons, le PR et moi, nous sautons. » Une mention qui a alimenté la thèse de l’accusation.

Le Général sait que l’examen de cette note est au cœur de la prévention contre Dominique de Villepin. Il est reproché à l'ex-premier ministre de ne pas avoir arrêté la machination avant octobre.

« Le verbatim est clair, déclare le Général : Dominique de Villepin est mis en garde. Cet entretien se passe au ministère de l’Intérieur. Il dure une heure et a lieu à la demande du ministre. Mes vérifications n'ont pas réussi à étayer les investigations de JL Gergorin. Je n’ai plus de doutes sur les listings : ils sont faux. Toutefois, mes doutes demeurent concernant l’origine du montage, et comment cela s’est passé."

"Le ministre me répond pourtant qu’il y a sans doute une part de vérité. Il me dit de dire à JLG de se reposer, de ne plus bouger. Il manifeste une agitation extrême à ce moment là. Il me précise : pas de rendez-vous avec Jean-Louis Gergorin. »

DDV se lève. Il conteste cette interdiction faite de rencontrer Gergorin. Sa voix enfle.

« Ce n’est pas ce qui est dit dans cette note. J’ai renvoyé Gergorin en permanence vers le général Rondot. C’est une position constante de ma part. C’est lui qui est en charge de l’affaire. La nouveauté : Le Point a sorti son article. Je viens de saisir la DST. J’en informe le général Rondot. Dans quel but ? c’est normal, il est en charge de cette affaire depuis le début. »

Puis l’ancien premier ministre change de registre : la colère le gagne.

« Je n’ai jamais été pris en défaut dans cette affaire. J’ai agi selon des principes et je n’ai jamais dérogé ! »

Me Metzner à Rondot : "La fausseté des listings, vous avez dit que vous n’en aviez eu la certitude qu’en octobre ?"

« Non ! martèle le Général, très ferme. Le 19 juillet 2004, je l’informe de la certitude que nous avions, moi et Philippe Marland, j’insiste sur le mot, la certitude, de la fausseté des listings. Mais, je ne sais pas comment et dans quel but il y a manipulation. »

Dans quel état d’esprit êtes-vous à ce moment là ? demande l’avocat général :

«  J’étais abattu. Les bras me sont tombés dès que cela a basculé dans la politique. Mais mon ministre, MAM, ne me dit pas d’arrêter. »

Et la Présidente poursuit en lisant cette fois des extraits d’une note du 7 sept 2004 du Général Rondot. C’est le verbatim d’une rencontre avec P. Marland, le directeur de cabinet de la ministre de la Défense. Il y est écrit à propos de DDV : « Mis en garde mais ne désarme pas. »

Question de Metzner : mais alors quand est-ce que DDV sait qu’il s’agit de faux ?

Réponse du Général:« Moi, je suis sûr mais lui ne l’est pas ! Le 15 octobre, à mon retour d’Irak, nous nous voyons et il me précise cette fois qu’il en est sûr."

Puis est évoquée la fameuse mention : "si le PR et moi nous apparaissons, nous sautons ". Là, on sent un danger côté Villepin. L'ancien premier ministre s’empare du micro, tête en avant, bras posés sur le lutrin. Au combat.

« Cette phrase évoque pour moi la fureur de Nicolas Sarkozy qui a pris connaissance de l’affaire. Dans ce mois de juillet, il y a des gens dans Paris qui disent que le Président de la République et moi sommes les auteurs de la manipulation. Nicolas Sarkozy et son entourage attribuent d’emblée la responsabilité de l’affaire à J. Chirac et à moi-même. Il y a une instrumentalisation politique. C’est un élément dont nous parlons avec le général Rondot. C’est le risque d’une manipulation d’Etat que nous évoquons et qui d’ailleurs nous conduit ici. Il prend des notes à la volée, sur son ventre. Cela peut conduire à des interprétations différentes. »

Rondot réplique : «  Je suis ferme et je parle de manière solennelle. Cette phrase a été prononcée par Dominique de Villepin et elle reflète ce qui a été dit. Dire que j’ai rajouté des propos entendus octobre sur cette fiche serait me faire passer pour un menteur. »

« DDV » reprend la parole. Ses yeux ne sont plus qu’une fente.

« Quel rôle pour la DST ? Nous sommes en juillet. L’affaire est publique. Je note qu’on me soumet à la question sur ce qui est fait ou pas fait ! Le ministère de l’Intérieur a décidé de saisir la DST et la Défense, la DGSE. Qu’est-ce qu’ont dit et fait les autres services de l’Etat pour éclairer le Président de la République ? Le ministère de l’Economie pouvait lui aussi apporter sa contribution ! Je suis une victime ! La trace du doigt sur ma personne est restée suffisamment imprimée pour que je sois là ici. » dit-il, le bras tendu, le doigt pointé loin devant lui.

Une journée qui se termine difficilement pour Dominique de Villepin. Sa défense se heurte à un général Rondot visiblement blessé par l’attitude de l’ancien premier ministre à son égard en première instance. Le militaire ne supporte pas qu’on le soupçonne de dissimulation, de désobéissance ou de mensonge. Droit dans ses bottes.

Les deux « serviteurs de l’Etat » cheminent désormais de part et d'autre d'une ligne invisible séparant deux versions irréconciliables.  

 

 

 

 

 

Repost 0
12 mai 2011 4 12 /05 /mai /2011 15:35

Toujours droit comme un i, sanglé dans un costume kaki agrémenté d’une chemise bleue, le général Rondot va reprendre son audition devant la cour d’appel.

000_Par766902.jpg

Général Rondot

On avance dans le temps. Voici note du 14 avril 2004 (Rondot/Alliot-Marie), le verbatim du 11 mai….

Dominique de Villepin paraît décontracté ; on le voit sourire avec ses avocats. Le général reprend son récit de sa drôle de voix nasillarde « j’ai agi en conscience, je n’étais soumis à aucune pression. Mes fiches pourront être accessibles dans 50 ans, mais elles n’étaient pas destinées à être publiées. »

8 juin 2004 ; entretien du général Rondot avec Philippe Marland : «  JLG me parle de ses rencontres avec Dominique de Villepin. J’en fais part : j’explique que JLG a basculé les informations vers le juge Van Ruymbeke sur instruction de Dominique de Villepin. J’estime que c’est quelqu’un de plus compétent qui traitera l’affaire. Entre-temps, le patronyme de M. Sarkozy était apparu sur les listings, voila pourquoi je m’interroge par ailleurs sur les rivalités politiques. C’est Imad Lahoud qui m’a informé de l’apparition du nom de Nicolas Sarkozy comme venant d’une pénétration qu’il a réalisée. »

"La ministre est au courant, et ne vous donne pas le conseil d’en parler à Dominique de Villepin ?" demande la présidente

« Je fais mes comptes rendus à Philippe Marland (dir.Cab. de Michèle Alliot Marie) sur l’opération reflux. La ministre me convoque trois semaines plus tard. Elle ne me donne aucune instruction particulière ; nonobstant mes mises en garde, Philippe Marland ne juge pas la décision d’aller voir un juge« insensée ».

L’avocat général : «Vous ne dites pas à MAM que Jean-Louis Gergorin dit qu’il a été voir un juge à la demande de Dominique de Villepin?

« Logiquement, Philippe Marland devait  lui en parler. Dans mon entretien avec elle, je n’ai pas de souvenir précis sur ce point. Je ne parle pas le 11 mai de DDV ; de toute façon, mes entretiens avec MAM étaient peu nombreux et très brefs ».

Entre-temps l’affaire se développe. Philippe Delmas est interpellé. Son nom figure sur les listings. EADS est dans le collimateur de la justice. Jean-Louis Gergorin fait savoir que les titulaires de comptes Clearstream s’agitent. Des centaines de comptes sont clôturés.

JLG confirme : «M. de Villepin était satisfait, très satisfait qu’un juge compétent soit saisi de l’affaire. Il n’a pas voulu entrer dans les détails de l’opération. Tout ce qu’il voulait, c’est qu’on saisisse un juge. En juin, je lui ai raconté comment j’ai rencontré l’avocat, puis le juge auquel j’avais transmis les informations. Il était soucieux de ne pas apparaitre. Il considérait que ces listings étaient vrais. Nous partagions sans doute une vision un peu trop élevée de la crédibilité de ces listings ».

Le général Rondot : « Jamais, D.D.V. ne me dit qu’il connaît le circuit. Je me contente de rapporter les propos de Gergorin: il rapporte que le premier ministre trouve jubilatoire le fait d’avoir informé un juge (verbatim du 26 mai 2004)."

"Cette histoire est folle mais j’ai l’impression qu’elle nous rend fou !" s’énerve le général au micro à la barre.

Jean-Louis Gergorin s’écrie : « j’ai commis des erreurs mais jamais je n’ai trompé le général Rondot ! C’eût été une infamie de me parer de l’autorité de D. de Villepin pour raconter n’importe quoi au général Rondot ! »

Dominique de Villepin sent-il le danger ? Il déplie alors ses grandes jambes pour faire valoir son point de vue :

« On parle d’une prétendue instruction du président de la République : je ne sais toujours pas de quoi on parle ! Il n’y a pas de lettre, il n’y a pas de nom, il n’y a pas de modalité. Et je me moquerai de savoir ou quand comment et surtout comment cela se passe ! Quand il y a une instruction présidentielle on claque des talons, on applique et on rapporte."

"Deuxièmement, il n’y a pas de question à se poser à ce stade. Notre source dit Rondot a produit des informations. Il y a des preuves absolues qui viennent de l’intérieur du système. Tout le monde est de bonne foi, y compris Jean-Louis Gergorin. Le principe de la véracité n’est pas mis en cause le 9 janvier !"

Enfin si j'avais donné des instructions pour aller voir un juge, j'aurais par exemple aimé savoir ce que cette histoire serait devenue si Jean-Louis Gergorin était allé voir un autre juge, le juge Courroye par exemple...»

Sourires dans l'asistance. Le juge Courroye est connu comme un proche de Nicolas Sarkozy.

Le Général et la présidente sont agacés par ces retours en arrière.

Dominique de Villepin lâche : « je comprends qu’on veuille refaire l’histoire, surtout monsieur Lahoud… »

 

 

 

 

Repost 0
11 mai 2011 3 11 /05 /mai /2011 19:25

Le général Rondot doit répondre maintenant aux questions sur la réunion du 9 janvier. Il est interrogé sur le cheminement de sa découverte progressive de la fausseté des listings. Au fil des questions, il donne des indications :

000_Par2817154.jpg

« Le 17 juillet 2004, j’ai la conviction que les listings sont faux ; confirmation le 23 juillet par une conversation téléphonique avec les autorités suisses (…) En fait, dès le mois d’avril 2004, un premier compte est expertisé, c’est celui qui est attribué à Gilbert Flam ; il s’avère inexistant. Mes vérifications portent également sur les personnes physiques concernées. Ce qui a attiré mon attention, c’est une architecture bancaire peu ordinaire, avec des sommes importantes qui circulent, Delmas et Gomez redistribuant des montants importants, et c’est aussi la présence de personnes que je connaissais des services (Jean-Jacques Martini) et dont je ne pensais pas qu’elles puissent détenir ce type de compte. On me pressait. J’ai l’impression que j’ai été instrumentalisé par Jean-Louis Gergorin. »

Pourtant la connaissance de la fausseté n’est pas l’origine de la poursuite, fait valoir Me Témime, l’avocat de Jean-Louis Gergorin.

Allant dans le même sens, l’avocat général souligne qu’à toutes les étapes, les vérifications se sont révélées négatives. Face à ses doutes manifestes, pourquoi le général Rondot n'a-t-il pas choisi un service de l’Etat pour faire la lumière ?  «J’avais des doutes, réplique le Général Rondot. Il aurait été irresponsable de refiler l’affaire à la DGSE, laquelle, compte tenu de la suite des évènements, n’aurait pas manqué de porter le chapeau. »

Enfin, l’épisode-clef du 25 mars 2004 est abordé.

« Ce jour-là, explique le Général Rondot, un commissaire m’appelle : il a Imad Lahoud en garde à vue, et celui-ci est porteur d’un sauf-conduit du ministère de Défense : en cas de problème, appeler le numéro de téléphone du Général Rondot. C’est ce qui est fait. Je prends note. J’appelle Jean-Louis Gergorin. Je lui demande fermement des explications. Il est mal à l’aise. Peu de temps après, appel direct de Dominique de Villepin. On parle de Madrid et du terrorisme, puis il me dit de faire en sorte que la "source" sorte de prison, de faire le nécessaire... Jean-Louis Gergorin me rappelle. Je lui fais mes remarques. Je rentre chez moi. Cela ne m’a pas choqué. C’est le cas d'une "source" en mauvaise situation du point de vue administratif. Je n’ai rien fait personnellement. Il n’y a pas eu de manœuvre contraire à la loi. Le lendemain, le commissaire me prévient que M. Lahoud a été remis en liberté. D’ailleurs, Imad Lahoud passe me voir le lendemain matin et, quelques heures plus tard, nous avons une explication orageuse avec Jean-Louis Gergorin (à cause du sauf-conduit délivré par Gergorin à Lahoud, citant le ministère de la Défense). Je fais une note puisque le ministère de la Défense est cité. Je dénonce l’instrumentalisation dont je fais l’objet. Voila la relation d’un incident que je considère comme mineur »

« Je n’ai pas exactement le même souvenir que le général Rondot, dit Dominique de Villepin. Il me joint sur mon téléphone de voiture en route vers l’aéroport. Nous parlons du terrorisme et de Madrid. Puis il me parle de quelque chose de désagréable à propos de Jean-Louis Gergorin et de la "source". Je ne dis pas de faire libérer la source, mais de faire le nécessaire. J’avais une autre préoccupation forte ce jour-là : la préparation du Conseil Européen. Un ministre n’intervient pas dans les affaires de justice et ne dispose pas du pouvoir de faire libérer quelqu’un. Je lui ai dit : voyez ce qu’il en est. Quand il y a le feu à Kinshasa, il est de la nature de la diplomatie française de dire : faites au mieux ! C’est comme ça que cela fonctionne ! Je n’ai pas eu connaissance de la suite de l’affaire. »

Le général Rondot pourtant confirme que c’est Dominique de Villepin qui lui parle de l’incident  et de son souhait de voir le problème résolu. La divergence est nette.

 

 

 

Repost 0
11 mai 2011 3 11 /05 /mai /2011 16:10

Le général Rondot, acteur majeur de l'affaire Clearstream, poursuit son exposé :

« Il y a eu 4 phases : d’abord octobre 2003, Jean-Louis Gergorin me dit qu’il a une source qui arrive à pénétrer un système mettant en cause des personnalités françaises. Je connais Imad Lahoud. Il avait un potentiel dans le domaine bancaire et financier. J’ai fait appel à la DGSE ; un dîner est organisé un soir entre les agents et Imad Lahoud. Les résultats paraissent décevants au fil des mois. Mais il met en avant sa connaissance du réseau Ben Laden et me dit qu’il l’avait rencontré à Beyrouth. Ce n’est pas une obsession ! Juste quelque chose d'interessant. » Et le général met en avant ce qu'il appelle son "obsession" qui a mené au succès de l’arrestation du terroriste Carlos. D'où cette rencontre en septembre 2003, baptisée Opération Madhi. "Je lui ai demandé de me fournir à Beyrouth des documents, mais il s’en est avéré incapable. L’opération s’est arrêtée là. Cette affaire était traitée uniquement au niveau du ministère de la Défense."

"La deuxième phase va commencer le 9 janvier 2004, lorsque je suis convoqué au ministère des Affaires Etrangères. Une réunion, pas un complot. Je note ce que j’entends, je suis ébranlé ; je fais un compte-rendu détaillé pour moi. Je rapporte: belle construction intellectuelle de Jean-Louis Gergorin, qui accroche Dominique de Villepin. Je reçois des instructions du Président de la République, et il m’est indiqué de ne pas faire état de cette réunion à mon ministre. Or j’ai un devoir de loyauté à l’égard de mon ministre. Je m’en ouvre à Philippe Marchand, le directeur de cabinet de mon ministre. Colère de Michèle Alliot-Marie. Je reste donc fidèle à ma filière."

"J’enquête discrètement. Je demande à la DST la vérification d’un compte précis en Suisse. Le compte n’existe pas... mais je fais quand même vérifier les comptes des personnes appartenant au ministère de la Défense. Ces relevés figurent dans mon journal de marche et dans les notes internes adressées à Philippe Marchand. Je cherche encore la réalité de ces pénétrations informatiques. Je rencontre Imad Lahoud. Nous allons à EADS. Imad Lahoud tapote sur ses ordinateurs. Je ressors avec des listings. J’étais incapable de savoir s’ils étaient vrais ou faux."

"Jusqu’à juillet 2004, aucun contact avec Dominique de Villepin, hormis l’incident du 25 mars 2004 (garde à vue de Imad Lahoud). Je sais qu’il est informé par Jean-Louis Gergorin.  Je n'informe pas la DGSE, Imad Lahoud ayant été licencié de ce service. Parallèlement, Jean-Louis Gergorin fait ses envois au juge sans m’en parler. Je suis furieux d’avoir été mis à l’écart, mais soulagé que ce soit un juge compétent qui s’en occupe (…)"

"Troisième étape : en juillet, avec l’accord de MAM, je vais en Suisse. La réponse des services suisses est négative, les comptes n’existent pas. Autour du 19 juillet 2004, j’alerte tout le monde. Je n’interviens plus. Les vérifications ne sont pas probantes, tout cela est faux. C’est ce que je dis à Dominique de Villepin. Je dis tout ce que je sais à la DST."

Dernière étape : je cesse toute activité sur ce dossier, sur instruction du président de la République. J’avais demandé à rencontrer le président. En vain. Je note la phrase : "si nous apparaissons le PR et moi, nous sautons." Octobre : je vois Dominique de Villepin. La ligne est de protéger le chef de l’Etat, et donc M. de Villepin."

"Dans cette affaire, Imad Lahoud a été à la source,  Jean-Louis Gergorin est entré dans le jeu, je pense de bonne foi ; jamais Dominique de Villepin ne m’a fait part de la présence de Nicolas Sarkozy, jamais il ne m’a demandé de faire un coup !"

"Je tiens à dire que je ne suis pas un psycho-rigide ; je me suis battu à visage découvert. Mes comptes- rendus son fidèles. J’ai été considéré comme un général menteur. Il y a eu des mensonges d’Etat et donc une affaire d’Etat. "

Première question : vous a-t-on parlé  d’instructions ou non du président de la République ? demande la présidente. « Je confirme. Je ne suis pas un « berniche », l'idiot du village qui accomplit des taches peu reluisantes. »

Dominique de Villepin : « je conteste la directive ou instructions du président de la République. Il s’agit d’un cadre constant voulu par le Président (moralisation de la vie publique internationale). Je suis d’accord  à 100% avec ce qui est écrit dans les verbatim du général Rondot : cette réunion n’a pas été une réunion de conspirateurs ! Je confirme des instructions générales du président de la République !»

Une déclaration reçue avec un murmure dans la salle. Si le général est sur la même ligne que l’ex-premier ministre, la relaxe se profile…mais n’anticipons pas.

Le général Rondot, mains à plat sur le pupitre, est sommé de préciser quelles instructions lui ont été données « Pourquoi, quand je demande à rencontrer le président de la République, ce rendez-vous ne vient jamais . Pourquoi ? Je m’interroge. »

Dominique de Villepin précise sa pensée: « Au cours de cette réunion du 9 janvier, à aucun moment nous n’avons discuté du malaise du général Rondot, de son conflit de loyauté. Le verbatim est clair. Il n’a pas non plus été décidé de solliciter la DGSE  ce jour-là. Encore une fois, ce n’était pas une réunion de conspirateurs ! »

Le nom de Clearstream a-t-il été prononcé le 9 janvier ? demande l’avocat général. « Oui, si cela figure dans mon verbatim. J’avais dû en entendre parler par le livre de Denis Robert. Pour moi, Clearstream était quelque chose que je ne comprenais pas bien. Je ne suis pas un spécialiste. Et la mention « fixation Nicolas Sarkozy » correspond au fait que le nom est cité dans la conversation plusieurs fois. Mais les noms Nagy et Bocsa ne figuraient pas dans les listings à ce moment-là »

Le général garde ses secrets; c'est son droit et sans doute son habitude d'homme de l'ombre.

000_Par2817743.jpg

 

 

 

 

Repost 0
11 mai 2011 3 11 /05 /mai /2011 13:16

« Je suis Philippe Rondot, né le 5 octobre 36 ; je reçois une retraite et un traitement, vous savez dans mon cas on n’est jamais tout à fait retraité… »

Sourires dans la salle. Le général paraît plus détendu qu’au premier procès, légèrement bronzé.

"A l’époque des faits, j’étais le conseiller pour les opérations spéciales au Ministère de la Défense. Une fonction créée par Pierre Joxe. Je m’occupe ensuite de la lutte anti-terroriste, puis en 97, je retourne au ministère de la Défense. C’est bien un rôle de conseiller et non de coordinateur. Je n’ai aucune autorité sur les services. Toutefois, je peux demander des opérations à ces services. J’ai gardé de bons liens avec la DST. En revanche, je n’ai aucune relation avec les Renseignements Généraux. Je dépendais du directeur de cabinet du ministre de la Défense. Quand Alain Richard est parti, Michèle Alliot-Marie m’a conservé dans ces fonctions : même schéma. Réunion hebdomadaire avec le dir cab et quelques entretiens avec la ministre à sa demande. J’ai quitté ces fonctions en avril 2005."

000_Par6235281.jpgGénéral Philippe Rondot

"En mars 2006, trois perquisitions ont lieu à mon domicile. Ont été saisis les verbatim d’entretiens avec ma hiérarchie. Hormis ces notes, tous mes carnets ont été détruits à la cessation de mes fonctions, comme c’est l’usage. A la suite des perquisitions et des interrogatoires des juges d’instruction, j’ignorais tout des procédures. J’ai pu commettre des erreurs dans les dates. J’ai demandé à ce que le statut de témoin assisté me soit accordé pour que je puisse rectifier certaines choses. C'est sans doute à cause d’un geste de mauvaise humeur que je ne suis pas allé à la première convocation."

"J’ai adressé aux juges un long courrier reprenant l’essentiel de mes déclarations. Le statut de témoin assisté me sera accordé 9 mois plus tard à la demande du parquet. Et j’ai répondu alors aux questions des juges."

"Les documents sont aujourd’hui au service historique de la Défense, sauf ceux saisis dans cette affaire. Pourquoi ai-je écrit ces verbatim ? On m’a traité de scribe, j’assume. J’appartiens à une vieille famille de militaires. L’habitude du journal de marche. Je ne suis pas un familier des cabinets ministériels. Ces fameux verbatim dont on parle tant, je veux dire que c’est moi qui les écrit, c’est à moi de les interpréter. Ce n’est pas un mezzé libanais, un plat dans lequel chacun picore pour faire son assiette. Ces verbatim sont un exercice de mémoire."

"Au début de ma carrière, j’ai connu une dénonciation calomnieuse sous Alexandre de Marenches ; je sais ce qu’il en coûte, le temps qu’il faut pour revenir servir là où on veut servir. Ces notes n’étaient pas destinées à être diffusées. Les principaux évènements liés à cette affaire, je les ai résumés dans deux notes de synthèse : avril et octobre. Il m’a fallu du temps ? Oui, ces affaires ne relèvent pas de ma compétence habituelle."

"Le facteur humain : je suis de la vieille école. On "traite" des informateurs, des correspondants. C’est la manière d’obtenir des informations. Quand je traite un informateur, je le respecte. Le traitement des sources est toujours périlleux. J’ai eu affaire à Jean-Louis Gergorin lorsque nous étions au Centre d’Analyses et de Prévisions. Il n’était pas mon supérieur. C’est une personnalité attachante, c’est un ami. Ceci étant, c’est quelqu’un d’impulsif, d’une intelligence qui nous bousculait, et ses analyses nous impressionnaient. Je suivais ses instructions lorsqu’il me confiait une mission. Je crois à sa sincérité. Il a l’obsession du complot. Il a rendu des services à son pays."

"Quant à Imad Lahoud, son traitant à la DGSE le voyait come un personnage complexe. Il est d’origine libanaise, le « Levant ». La parole est relative. Il porte avec lui les déchirements de son pays. J’ai eu droit à une avalanche de coups. J’ai toujours eu avec lui une attitude distante et respectueuse. Je le voyais dans mon bureau au ministère de la Défense. Il a tellement menti ! On qualifie ce type de personne d’escroc au renseignement. Moi aussi, je suis un homme, et je pourais dire ma manière de fonctionner, mais ma capacité d’officier du renseignement m’empêche de répondre. Seul Dominique de Villepin sait de quoi il parle en tant d’initiateur ou donneur d’ordre. Je veux juste remettre en mémoire l'opération Ingrid Betancourt en juillet 2003. Le gouvernement tente de monter une opération de sauvetage. C’est un échec. Villepin montré du doigt et nos services jetés aux orties."

"On dit que je suis un électron libre. Mais je suis un militaire. J’obéis et si je ne le fais pas, j’ai de bonnes raisons dont je m’explique. Je ne suis pas un féru des officines. Je n’appartiens à aucun cabinet noir et je n’appartiens pas au monde politique."

"Quel est le mode de fabrication des verbatim ?" demande l’avocat général, Pérol.

"Je note les instructions sitôt une réunion terminée. C’est un relevé chronologique, je note pendant la réunion. Dans la minute qui suit, je reviens à mon bureau pour consigner dans mon journal de marche.  Chemise par chemise, j’avais repris les notes de mon journal pour les photocopier avec des photocopies réduites à 73%."

"Et votre agenda ?"

"Oui, tous les faits privés et professionnels y sont consignés."

Mais le général Rondot est interrompu par la présidente. Il s’offusque. "Je n’ai pas expliqué le cheminement de cette affaire !".

"Vous pourrez le faire tout à l’heure", lui répond-elle, légèrement excédée, trouvant visiblement le cheminement du général trop lent. La suite cet après-midi.

 

 

 

 

Repost 0
11 mai 2011 3 11 /05 /mai /2011 10:52

  Nous sommes au cœur du procès en appel. Jusqu’ici Dominique de Villepin n’a guère été inquiété. Il roule sur une route droite consistant à dire : le dossier Clearstream , je l’ai traité en temps et en heure et selon les procédures ministérielles en vigueur. On me fait un mauvais procès, alors que d’autres ministères et donc d’autres ministres en savaient tout autant que moi. L’homme clef attendu à la barre est le général Rondot. Il pourrait remettre en question cette version des faits. Mais patience…

 Voici d’abord  le journalisteDenis Robert ; il est « intimé », c'est-à-dire que certaines parties civiles demandent à ce qu’il comparaisse. « Je suis plus détendu puisque j’ai bénéficié une relaxe en premier instance. J’ai toujours été motivé par la recherche d’information, la cour de cassation a même validé le fait que mon enquête était sérieuse. Depuis 99, j’étudie le système Clearstream , je publie un livre puis un second. Le 22 février 2003, je rencontre I. Lahoud et tout change. Quand il arrive chez moi, il connait parfaitement les listings. J’en ai laconviction. Exemple, il me parle tout de suite du nom de Gomez. J’ai retrouvé ce nom. Ma conviction est qu’Imad était envoyé chez moi. Par qui ? demande la présidente. "Nous avons servi de chèvre, il connaissait parfaitement les listings avant de venir me voir…Imad m’abaladé, manipulé, menacé de mort".

000_Par2853357.jpgDenis Robert

Je suis un journaliste et je décris un système, le système Clearstream : une banque de compensation, qui en fait dissimule des transactions. C’est pourquoi tout le monde y croit. Je suis celui qui a le plus résisté à la manipulation jusqu’au  papier du Point. Car le hacking envoie sur un paradis fiscal, et l’ayant droit économique peut se retrouver au bout. Le 23 juillet 2004, Imad Lahoud propose de me montrer le hacking. A EADS, il est le patron. Il me fait entrer mais il ne me montre pas les listings mais j’ai vu les informaticiens qu’il a embauchés. Je suis troublé. »

 Impossible de lui résister avez-vous dit en première instance ? lui demande la présidente. Je me refuse de faire du buzz autour de l’affaire malgré ses sollicitations. Sarkozy, Michel Edouard Leclerc, des noms qui me sont livrés, qui devrait m’appâter.

Ce que je peux dire c’est qu’il y a deux sources d’information : le fichier de transactions et l’annuaire  de clients ; Gergorin cherche à savoir la différence. En 2006, un journaliste anglais m’appelle un jour pour faire un article sur Clearstream. Plusieurs rencontres. Il ne rédigera jamais d’articles mais j’ai réalisé qu’il était en service commandé pour récupérer des fichiers de transactions. Gergorin a des doutes, il cherche à vérifier la réalité du hacking ».

Réponse d’Imad Lahoud : « A aucune audition, Denis Robert n’a parlé de cette histoire de l’évocation d’un compte attribué à Alain Gomez. J’ajoute que Denis Robert  n’est jamais venu chez EADS. Il prétend qu’il est entré dans le Centre de Suresnes sous le pseudo d’Edouard. Il n’y avait aucun salarié dans le centre avant fin aout début septembre. Il dit avoir vu des hackers, or il n’y en avait aucun. Il fallait que Denis Robert croie à la thèse du corbeau. Je ne le nie pas. Le reste est faux ! ».

Et il ajoute :

« Je n’avais pas de listings avant de connaitre Denis Robert. Il me porte aujourd’hui le coup de pied de l’âne car à cause de moi son livre a été bloqué (Clearstream, l’enquète) et s’est mal vendu ! Il m’en veut aussi parce que je lui ai fait croire que les dénonciations au juge Van Ruymbeke étaient justes… »

Denis Robert passe un mauvais quart d’heure. Il apparait  tout le moins comme un auteur confus.

Me Fédida (avocat d’Alain Madelin, partie civile)pose alors cette question : « quelles sont vos relations avec le juge Renaud Van Ruymbeke ? »

«  Nous nous sommes connus lors de l’Appel de Genève qui réunit plusieurs juges d’instruction contre la corruption au niveau européen. C’est donc naturellement qu’il se tourne vers moi pour authentifier certains listings. Je pense que c’est fin mai, début juin. Je me tourne vers Florian Bourges pour qu’il donne son avis et je les mets en contact ».

Et Denis Robert ajoutera après la pause : « La moindre de nos auditions chez les policiers atterrissait sur le bureau de Claude Géant : Sarkozy était  accro… »

Que se passe-t-il avec « le petit Nic » ? demande Me Iwens , l’avocat de J.L Gergorin. Réponse de Denis Robert « C’est bien sur Nicolas Sarkozy dont le nom apparait parmi les propriétaires de comptes »

Imad Lahoud précise : « Il fallait absolument faire mettre Nicolas Sarkozy en examen. Il fallait pour cela convaincre Denis Robert en accréditant la dénonciation calomnieuse auprès du juge Van Ruymbeke. J’ai alimenté Denis Robert avec tous les documents et notes» ».

Denis Robert est interogé par Me Metzner, le défenseur de M. de Villepin "En mai 2004, I.Lahoud me parle de Sarkozy. Il me dit que Nagy et Bocsa sont les patronymes du chef de l'Etat et Pal, le prénom de son père. C'était dans un café. Mais je suis très troublé. Le lendemain je vois la lettre anonyme. C'est un ami journaliste qui l'a récupérée chez un avocat. la lettre anonyme renforce mes convictions"

 

 

 

Signalons quelques étapes du travail de Denis Robert avant l’affaire Clearstream :

2001, Révélations, le film sur Canal Plus ;  en 2002, le livre « la boite noire », en 2003, participation à la commission d’enquête parlementaire.

Repost 0
9 mai 2011 1 09 /05 /mai /2011 21:49

L’ancien premier ministre savait-il au mois de juillet 2004 que les listings étaient faux ? La cour examinait ce point crucial cet après-midi. Le parquet général poursuit en effet Dominique de Villepin pour complicité de dénonciation calomnieuse. Faute de preuves, l’ancien premier ministre a été relaxé en première instance. Ses réponses ont donc été scrutées à la loupe.

"Vous recevez une mise en garde en juillet", lui demande la présidente, "et pourtant vous gardez le silence, pourquoi ?" lui demande la présidente

« A aucun moment, on ne me met en garde. Fin juillet, je reçois une note de la DST : on me dit d’attendre le retour des commissions rogatoires et personne ne me parle de la fausseté des listings. Je n’ai pas de certitude. Rien ne me parvient qui ressemble à une mise en garde adressée à un ministre. » Dominique de Villepin hausse le ton : "qu’est-ce que la DST recommande, et que je n’ai pas fait ?"

000_Par6244720.jpg

L’avocat général pousse alors la confrontation : "vous prenez vos ordres à la DST ?" Et la présidente appuie le propos : « vous êtes le seul à savoir que Jean-Louis Gergorin est à l’origine de cette affaire. A la lecture du Point début juillet, vous ne déduisez pas que c’est lui qui est allé voir le juge Van Ruymbeke ?  « Non, je n’ai jamais imaginé qu’il soit le corbeau, je ne fais pas de supposition, je ne suis pas Sherlock Holmes ! » répond Dominique de Villepin. « Je ne sais rien depuis le 9 janvier. Un ministre ne spécule pas. Il y a un risque de dissémination de noms de personnalités et d’atteinte à leur honneur. Je vous signale que le ministère de la justice est alerté depuis mai. Quant  au ministère des Finances, qui est quand même bien placé pour connaître le fonctionnement d'une chambre de compensation, qu'est-ce qui l'empêche de mener une enquête ? Il n’y a qu’un seul endroit ou on sait que les listings sont faux : au ministère de la Défense. Nous sommes au-delà des lignes, tonne l’ex-premier ministre. A partir de quoi peut-on dire que je savais ? C’est extravagant ! »

Dominique de Villepin explique qu’à partir des révélations du Point, c’est l’appareil d’Etat tout entier qui est concerné. La Défense, les finances, la justice, le Président, le premier ministre. Chaque fois, l’avis est le même : on laisse faire la justice. « Et je serai tenu pour responsable de ne pas avoir lu en creux les doutes du Général Rondot ? L’action de l’Etat n’est pas un exercice de divination mais un exercice de responsabilité. Je ne suis pas un expert en Rondologie! Ce n’est pas au ministre de décrypter les états d’âmes des agents de l’Etat. » Et pour terminer sa démonstration, Dominique de Villepin torpille ses accusateurs : « je veux bien qu’on me reproche une abstention, mais cette abstention, c’est celle de l’Etat. »

Prochaine audience mercredi avec l’audition du Général Rondot. On verra alors si cette version peut ou non être contredite.

Repost 0