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Laure Debreuil

La justice : un domaine complexe ; elle a un endroit et parfois un envers…façon de dire que l’on peut parfois parler de justice autrement et raconter ce que l’on ne peut pas voir à la télévision. Les caméras sont rarement les bienvenues dans les prétoires. C’est parfois frustrant. Voila pourquoi, par ces chroniques, je souhaite restituer l’atmosphère, les informations ou les à-côtés des procès que je suis pour la rédaction de TF1.

 

 

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19 janvier 2012 4 19 /01 /janvier /2012 18:00

Au palais de justice de Paris, c’était l’heure du jugement plus de six ans après le terrible incendie qui a embrasé un immeuble vétuste du Boulevard Vincent Auriol dans le 13ème arrondissement de la capitale.

Le 26 aout 2005, les pompiers ont retiré des décombres 17 morts dont 14 enfants. Ils dormaient tous au dernier étage. Il faisait chaud en cette nuit d’été. Celui qui a mis le feu là ou étaient entreposées les poussettes a déclenché une gigantesque flamme qui a embrassé la cage d’escalier et qui s’est propagée vers les appartements dont les portes étaient ouvertes. L’incendiaire n’a jamais été retrouvé. Le tribunal ne jugeait que les responsables de l’état des lieux.

000 Par6787148Boulevard Vincent Auriol Paris, 26 août 2005

Pourtant le procès a été d’abord le lieu d’expression de la douleur de ces familles. Dans un premier temps le tribunal correctionnel voulait expédier cela en deux demi-journées. Devant le tollé, la justice a pris conscience qu’il fallait respecter les victimes et a donc organisé un procès décent. De ces journées d’audience est sortie une vérité plus complexe qui a permis d’anticiper le jugement d’aujourd’hui. Forcément décevant.

 Dans la salle comble les familles d’origine malienne tentaient de comprendre le jugement. L’association qui gérait l’immeuble, proche d’Emmaüs et la société Paris Banlieue Construction (PBC) se sont vu infliger une amende (30.000 euros chacune), et l’obligation de verser 700.000 euros de dommages et intérêts aux parties civiles (plus le remboursement des sommes engagées par l’assurance maladie et le fonds de garantie des victimes).

A la sortie les rescapés racontent exaspérés comment ils ont été relogés du jour au lendemain : « pourquoi on nous a laissé dans cet immeuble avec des rats et sans aucune protection contre le feu. L’argent, l’agent ! mais moi j’ai perdu cinq frères et sœurs ! » dit une jeune femme.

 « Nous,à France Euro Habitat (Freha), on avait écrit de très nombreux courriers pour demander qu’on reloge ces familles. On ne nous a pas donné la moindre subvention pour procéder à une réhabilitation décente malgré nos demandes. Ce jugement laisse de coté les vrais responsables : L’Etat, l’administration, les fonctionnaires de la préfecture… » pointe Me Yves Baudelot, l’avocat de l’association Freha.

Bouc émissaire ? Ce n’est pas l’avis de Tappa Kanouté, le porte-parole des familles de victimes : « Ce jugement est un permis de tuer délivré aux gestionnaires d’immeubles insalubres ! C’est un jugement de complaisance. Les amendes sont trop faibles, même pas à la hauteur de ce qu’avait demandé le procureur » lâche t-il. Autour de lui des jeunes gens portaient des T-shirts suggérant qu’il y avait une forme de racisme dans cette manière d’indemniser au rabais le préjudice de ces familles.

Rappelons que l’immeuble était occupé par des familles africaines en situation régulière, ce n’était pas un squat. La plus part des adultes travaillait et les loyers étaient payés.

La décision de faire appel n’est  pas encore prise. L’association Freha se donne le temps de la réflexion et va consulter ses assureurs.

Du coté des parties civiles, on sentait tout de même une forme de soulagement. L’épreuve judiciaire terminée, ce sera le temps du deuil et du souvenir.

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9 janvier 2012 1 09 /01 /janvier /2012 20:48

   

 

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Christian Iacono a encore quelques photos dans son bureau qui rappellent sa splendeur passée. Radiologue, propriétaire d’une belle maison sur les hauteurs de Nice, père de deux enfants et époux d’une femme attachante et solide. Tout cela et aussi sa position sociale, sa vie politique (il était maire de Vence), son gout pour la pèche a volé en éclats lorsque les gendarmes sont venus le chercher brutalement pour l’incarcérer à la maison d’arrêt de Grasse « Depuis onze ans je suis victime d’une injustice. Personne ne m’a écouté. L’instruction a toujours tiré dans le même sens. Il fallait que l’enfant dise juste et que je sois condamné. Oui, je suis amer même si une certaine sérénité m’habite ». Il a fait son sac réglementaire avec le nombre de T-shirts et de pantalons autorisés, un livre de Camus, un autre de Gavalda.

000 Par6762768Ce matin sur le parking de la maison d’arrêt, le panorama était spectaculaire. Il faisait frais, la lumière rosée de l’hiver méditerranéen dissipait la brume. La voiture de Christian Iacono s'est garée comme à regret conduite par son épouse. Dans moins d’une demi-heure cet homme va être incarcéré. Il va purger la peine de neuf ans que lui ont infligé deux cours d’appel successives (avril 2009 et février 2011)pour le viol de son petit-fils. 

 Tout paraitrait normal si cette affaire n’avait connu un rebondissement spectaculaire : en mai dernier, Gabriel Iacono révèle dans un courrier au procureur qu’il doit soulager sa conscience, que son grand père ne l’a jamais violé, qu’il a inventé cette histoire pour se donner de l’importance. Comme il est le seul accusateur dans cette histoire, plus aucune condamnation ne tient non plus. Mais ce n’est apparemment pas l’avis de la justice. L’avocat de Christian Iacono, Maitre Baudoux, a en effet immédiatement déposé une demande de révision de la condamnation. Cette juridiction est la seule à terme à pouvoir rétablir un condamné dans tous ses droits. Cela passe par une instruction que mènera la Commission de Révision. Il s’agit de savoir si un élément nouveau est de nature à remettre en cause la peine prononcée. Cette Commission a le pouvoir de décider d'une mise en liberté dans l’attente de sa décision. Elle se réunira le 16 janvier, a-t-elle fait savoir. Compte tenu de l’âge de Christian Iacono (76 ans), de ses attaches en France, et du revirement de son petit fils, il y a fort à parier que la Commission va le remettre en liberté. Etait-il si urgent de le réincarcérer dans ces conditions ?

000_Par6762794.jpgSur le parking, donc s’ajoutent aux époux Iacono, son frère et sa belle sœur, sa fille, d’autres très proches. Tous ont les larmes aux yeux et veulent que cette arrivée à la prison se fasse dans la dignité.

Le plus poignant était la présence de Gabriel dans un coin du parking. Lui n’a pas le droit de parler à son grand père. On le sent malheureux « Je me sens coupable. Je croyais qu’en parlant cela l’empêcherait d’aller en prison, je ne sais plus quoi faire, je vais écrire à nouveau au parquet. Il y a encore comme un mur entre lui et moi. C’est terrible ».

La veille au soir, j’ai eu l’occasion de rencontrer ce garçon de 20 ans pour essayer de comprendre comment il a pu monter un tel bateau, réaffirmer la réalité de ce viol devant deux cours d’assises. Première partie de la réponse : il avait huit ans au moment des faits, et il vivait dans un climat familial très perturbé par le divorce de ses parents. Deuxième partie, Philippe, son père est en conflit ouvert, violent avec son grand père, au point que le grand père a du s’adresser à la justice pour avoir le droit de continuer à voir son petit fils. Comme par hasard, lorsque le petit garçon parle d’agressions sexuelles au retour d’un de ses séjours à Vence, chez son grand-père, la mèche est allumée. « Le gosse ne pouvait plus faire marche arrière. Et les juges ont désigné des experts qui ont dit qu’on ne pouvait rien déduire, ni rien exclure d’ailleurs des blessures constatées »selon Maitre Baudoux. Le jeune Gabriel est aujourd’hui un jeune homme de vingt ans qui a envie de se libérer de ce carcan « Je n’imaginais pas les conséquences » dit-il à mi-voix.

Cette fois ca y est, Christian Iacono est entré sous l’œil des caméras en détention. Il est très exactement 9 heures.

 Au-delà du processus judiciaire qui devra remettre cette affaire à l’endroit, c’est une histoire familiale qui devra être « re-tricotée ». C’était d’ailleurs le vœu de l’ancien maire de Vence quelques instants avant de franchir la porte de la prison. « Mon petit fils m’a écrit. Ensemble, nous allons rétablir la vérité ; puis, continuer une vie familiale apaisée »

 

 

 

 

 

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22 décembre 2011 4 22 /12 /décembre /2011 16:46

Avec la fin de l'année, l'actualité judiciaire est moins dense. L'auteur de ces lignes va également prendre un congé de fin d'année. Alors laissez-moi vous faire, chers lecteurs, un petit cadeau.


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Je souhaite attirer votre attention sur le dernier numéro de la revue XXI, pilotée par Laurent Beccaria et Patrick de Saint-Exupéry.

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Page 60 par exemple, Sylvie Caster reprend l'histoire de Cécilia Gueye, une jeune élève infimière de 21 ans, morte après avoir été violée par quatre jeunes à Marseille. Son père et sa mère restituent à cette jeune fille son âme, sa fragilité, ses espoirs. Et la journaliste décrit aussi l'autre côté, ces garçons qui ne sont pas des monstres mais qui sont totalement immatures. Cécilia décèdera intoxiquée à mort par l'alcool qu'ils la forceront à ingurgiter. Le procès a eu lieu deux ans et demie après les faits. Les garçons n'avaient toujours pas compris. Les tournantes dans le quartier, une occupation comme une autre.

 

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Pour ceux qui aiment les histoires de justice, il faut aussi lire "Au bout de la défense", par Jean-Yves Moyart. L'histoire d'un avocat qui défend Ahmed, accusé d'avoir tué sa femme avec la complicité d'un certain Roger. C'est le récit d'un combat judiciaire où il s'agit de remonter la pente naturelle de l'accusation. Il n'a avec lui qu'une arme : sa conviction. Et cela emporte la nôtre, même si la fin de l'histoire est improbable. Quel métier, avocat !

 

Et la revue XXI propose aussi des horizons les plus divers : la novice du New Jersey que l'on suit vers ses voeux définitifs; les "bonnes", jeune femmes philippines que l'on prépare à l'exploitation domestique; une enquête sur Bachar El-Assad; ou, plus loin dans le temps, le retour sur l'une des famines les plus cruelles, celle entretenue par Mao à la fin des années 1950 pour des raisons politiques...


Bref, de quoi terminer l'année en méditant sur le monde tel qu'il va...

 

Cette chronique reprendra en janvier.

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16 décembre 2011 5 16 /12 /décembre /2011 11:49

En pénétrant dans la cour d'assises hier, on percevait la tension si caractéristique d'un verdict imminent. Deux clans inégaux se partageaient les bancs du public. D'un côté, ceux qui voulaient entendre prononcer la peine la plus lourde possible contre un assassin d'enfant, de l'autre, ceux qui percevaient comme une injustice de condamner un dingue. 

A la fin des débats, les plateaux de la balance étaient inégaux : le président de la cour d'assises avait ouvertement maltraité les experts, surtout ceux qui ont décrit Stéphane Moitoiret comme un "psychotique de musée", un spécimen presque parfait de ce type de maladie mentale. De plus, l'avocat général avait réclamé trente ans pour le meurtrier du petit Valentin et 18 ans pour sa compagne en errance, Noella Hégo. "Noella Hego a été la rampe
de lancement et Moitoiret le missile téléguidé. L'irresponsabilité pénale n'est pas établie. On voulait enfumer la cour d'assises…." avait lancé le magistrat drapé dans sa robe rouge. Alors, pour les avocats de la défense, la tâche s'annonçait rude. Deux avocats étaient pourtant venus plaider (gratuitement) "pour le principe", MMe Berton et Delarue.
Me Berton a une tête de mauvais garçon, des cheveux noirs plaqués en arrière, et une voix grave qui enfle quand il martèle : "Oui, c'est bien Stéphane Moitoiret le meurtrier, nous n'allons pas plaider l'acquitement. Mais est-ce une bête, un animal ? Qu'est-ce qu'on fait de lui ? On le pique ?". Et l'avocat rappelle tous les signes annonciateurs de sa schizophrénie : son premier internement à dix-sept ans, sa réforme de l'Armée pour maladie mentale, le premier petit garçon appelé Valentin qu'il tente d'enlever, sa vie quotidienne parsemée de rituels. "Il n'était pas tout seul dans sa tête" avait dit de lui une femme gendarme après son arrestation. "Stéphane Moitoiret n'a aucun mobile, nous sommes en pleine déraison, en pleine folie. Il est coupable bien sûr, mais un fou doit être soigné", a conclu l'avocat.
Même fougue, même puissance pour Me Delarue qui s'adresse immédiatement aux jurés dans le langage du meurtrier : "Je me présente devant vous pour le général major supérieur de la légion française en boîte à voeux. Le royaume d'absurde est en faillite. Il n'a que deux sujets et trois milliards d'autres l'ont déserté…" L'avocat cite les dépositions de garde à vue et lance aux jurés: "Il va vous falloir du courage !" Et il va rappeler aux jurés qu'il existe une autre possibilité que la prison pour ce genre d'individus. Selon lui, cette autre voie a été occultée lors de ce procès ; pourtant la loi de juillet 2011 permet d'enfermer un criminel fou en hôpital psychiatrique, et c'est un juge qui examine la possibilité de le remettre hors les murs une fois le temps d'enfermement écoulé. Le juge doit avoir le feu vert de cinq médecins avant de signer le bon de sortie (c'est l'afffaire Romain Dupuy en 2004 qui avait entraîné l'adoption de ce texte). Et Me Delarue de conclure: "Avec cette nouvelle loi, la société est mieux protégée. La prison ne soigne pas. Au Moyen âge, on brulait les épileptiques, aujourd'hui on les soigne. Il y a 10 ans on prononçait 450 irresponsabilités pénales du fait de la maladie mentale, aujourd'hui on n'en prononce plus que 150. Ce crime porte la signature de la schizophrénie. Il faut le reconnaître coupable, mais lui accorder l'abolition du discernement".

Les accusés ne diront pas un mot avant que la cour ne se retire pour délibérer; trois heures plus tard, Stéphane Moitoiret est plus lourdement condamné que la peine réclamée par l'avocat général. Il écope de la prison à perpétuité, et sa compagne de 18 ans d'enfermement. La famille de Valentin se laisse aller à l'émotion.

000_Par6700918.jpgla maman de Valentin

Elle éprouve sans doute le sentiment de voir ainsi vengé leur petit garçon de dix ans, mort d'avoir reçu 41 coups de couteau alors qu'il faisait du vélo par une belle nuit d'été dans les ruelles du village de Lanieu.

Une défaite soupçonnée par les avocats des accusés, qui avaient surpris la
connivence entre le président de la cour et l'avocat général. Des rôles répartis qui ont permis à l'avocat de la famille de Valentin, Me Collard, de déclarer : "Le peuple de France vient de faire entendre qu'il ne supporte plus certains crimes. Le jury a dit à l'avocat général qu'il n'était pas à la hauteur de la sécurité qu'on souhaite. Il y a un divorce entre l'autorité politique et le peuple qui a été au-delà". Les parents de l'enfant se sont éclipsés pour ne pas affronter la presse. Laissons à Me Delarue le dernier mot: "On a jugé le crime, pas le criminel."
Quant à l'avocat de Noella Hego, Me Jean Renevier, il a indiqué qu'il ferait appel dès ce matin. Il y aura donc un autre procès. Peut-être plus serein, moins dans l'émotion encore vivace qu'avait suscité le crime en 2008.
La justice ne s'est pas grandie en s'efforçant de faire un procès normal à quelqu'un qui était visiblement hors d'état de se défendre et même de comprendre son procès.
Ce sont des impératifs politiques - Rachida Dati, alors garde des Sceaux, n'avait-elle pas promis que le meurtrier de Valentin serait "jugé et condamné" ? - qui ont guidé les juges. C'est la société toute entière qui perd une part d'humanité dans un jugement de cette nature

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6 décembre 2011 2 06 /12 /décembre /2011 13:28

On avait le sentiment qu'un procès pour grand banditisme allait se tenir : hier, dès potron-minet, Bourg-en-Bresse a retenti de sirènes de police ; le palais de justice et son centre de détention attenant étaient quadrillés par le GIGN, hommes armés, cagoulés de noir, qu’on retrouvera jusqu’à la porte du box des accusés. C'est le meurtrier présumé d'un enfant de 10 ans, Stéphane Moitoiret et sa complice Neolla Hego, sans doute considérés comme dangereux, qui seront introduits dans la salle d'audience.

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A l’intérieur du palais de justice, la famille et les proches entourent la mère de Valentin et son demi-frère. Le papa arrivera plus tard de son côté. Apparemment, le choc de l’assassinat de leur enfant a fragilisé le couple. Des panneaux sont apportés dans la salle des pas perdus : « Justice pour un ange », « Valentin nous ne t’oublierons jamais », des photos représentant l’enfant souriant, plein de vie et d’innocence. Le ton est donné. En montant vers la salle d’audience, Madame Crémault lâche : « Je veux que l’on juge l’assassin de mon fils comme un criminel, oui, ça on le veut depuis le début », et son avocat maître Collard précise : « comment ne pas s’interroger lorsque tout dans la préparation comme dans la fuite est si cohérent. Alors l'accusé serait fou quand il tue, et normal le reste du temps ? Il y a quelque chose qui ne va pas. »

Enfin, on découvre, dans la belle et grande salle des assises de l’Ain, le visage et l’allure des accusés. Stéphane Moitoiret d’abord, sur qui pèsent les soupçons les plus lourds, puisque tout le désigne comme étant celui qui a porté les 41 coups de couteaux au petit garçon. Visage bouffi, regard fixe, il ressemble au garçon de ferme, un peu demeuré, des évocations du dix-neuvième siècle. Quand il doit répondre à une question, il peine à articuler un oui ou un non sans qu’on sache toujours s’il a compris. Le président Bréjoux, magistrat expérimenté, a beau tenter de donner à l’interrogatoire de personnalité un air de normalité, il ne tire de lui aucun souvenir d’enfance, d’école, d’amis. Ses trois sœurs décrivent (par écrit) un petit garçon normal, enjoué, pas très doué intellectuellement mais sociable. Lui ne dit rien de lui-même. Il nie même avoir tué Valentin Crémault : « je m’souviens pas » répète-t-il, penché en avant, sans qu’aucune émotion ne traverse son visage.

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C’est alors vers elle, Noëlla Hego, que se déportent les questions : comment l’avez-vous connu ? « Dans un café, il a fait marcher le juke-box ». Cette femme de 52 ans qui en paraît 40, semble flotter entre ciel et terre. « Les missions divines  étaient commandées. J’étais sa Majesté Hego, un titre de divinité décerné par une parole automatique. » Rires dans la salle. « Mais je n’oblige personne à y croire. Même s'il n'y avait pas eu Stéphane, j’aurais fait les pèlerinages. »

On comprend que, depuis le coup de foudre de Stéphane Moitoiret pour elle, elle en ait fait « son secrétaire ». Ils partent sur les routes en 1987 et vont errer pendant 20 ans en France et en Italie. Leur quotidien était parsemé de rituels, avec prières, bougies et dialogues avec l’au-delà. Après la mort de son père, Stéphane Moitoiret fait un petit héritage. C’est l’époque ou ils se baladent en vélo. Mais il y a aussi le délire de persécution qui pointe : ils sont traqués par les méchants, surveillés par des hélicoptères, poursuivis par Belbar, un personnage redoutable. Là est probablement l’élément déclencheur du crime atroce qui est reproché à Stéphane Moitoiret. C’est sa mère, appelée à la barre l’après midi, qui donne quelques clefs :

« Je comprends très bien la douleur de la famille de Valentin et je la partage, mais ils se trompent sur l’état de santé de Stéphane. Je veux dire à Stéphane que je l’aime beaucoup. C’était un garçon pas méchant du tout, rieur, il avait bon cœur. Mais il a commencé à basculer dans la schizophrénie à 17 ans, lors de la mort de son père. » Au calme, le matin, dans son hôtel, elle nous a confié d’autres précisions. « Il avait besoin d’être cadré, d’être en sécurité. Avec Noëlla, il avait cette sécurité, elle commandait. Mais elle a commencé à en avoir assez de lui, et les disputes étaient fréquentes. Je crois que cela a basculé quand elle lui a dit qu’elle allait le quitter. Je crois que ça a été pour lui un grand choc émotionnel. »

Noëlla Hégo a sa version, qu’elle livre en fin de journée à la Cour d’assises. « On se disputait depuis cinq ans, il était devenu violent. Il voulait le pouvoir sur moi. Moi, je voulais continuer ma route seule. Il m’a avoué qu’il avait attaqué un enfant en étant comme hypnotisé. Il a tué Valentin sans doute pour se venger de moi. Il savait que j’aimais les enfants. Il m’aurait tuée si j’étais allée le dénoncer. »

La fin de l’audience se passera sans commentaires des proches de Valentin. En revanche, les défenseurs de Stéphane Mitoiret sont montés au créneau pour faire constater l’état du principal accusé, selon eux incapable de se défendre.

Les psychiatres entreront dans le débat vendredi et lundi. De leurs analyses dépendra le verdict. Si l'on a affaire à un schizophrène délirant, sa place est dans une institution spécialisée. La loi permet une mise à l’écart médicale de ce genre de criminel. Sinon, il risque la réclusion à perpétuité avec une peine de sûreté de 30 ans, réservée aux crimes sur mineur. Quant à sa compagne, elle risque elle aussi la réclusion à perpétuité pour complicité.

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1 décembre 2011 4 01 /12 /décembre /2011 17:16

Hier soir, peu après vingt heures, les six pirates somaliens ont tenté de comprendre les subtilités du verdict les concernant. L’avocat général avait requis des peines allant de 16 à 6 ans de réclusion pour avoir arraisonné le 2 septembre 2008 dans le golfe d’Aden le voilier "le Carré d’As" et retenu en otage durant deux semaines les époux Delanne. Un acte de piraterie auquel les forces spéciales française ont mis fin par un assaut dans la nuit du 15 au 16 septembre. Un somalien était mort et six autres capturés cette nuit-là.

Les accusés avaient demandé pardon à la fin du procès à leurs anciens otages. « Je leur souhaite une bonne et longue vie » a dit l’un. « Je promets de ne pas recommencer » a dit l’autre, père de six enfants.

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Les jurés sont revenus de leur délibéré et la Cour a prononcé cinq peines de 8 à 4 ans de prison et un acquittement. Dans le box, des sourires illuminent les visages au fur et à mesure que l’interprète traduit. Le somalien acquitté a réussi à faire reconnaître qu’il était pêcheur et avait été contraint par les pirates, sous la menace des armes, d’apporter son concours. Fou de joie à la nouvelle de sa libération imminente, il serre les mains de ses avocats devant lui.

La Cour se retire et Jean-Yves Delanne, vieux loup de mer, surnommé « Capitaine Haddock », s’approche du box. Il serre une à une la main de ses ex-ravisseurs. Une attitude d’humanité qui a caractérisé toutes ses interventions durant le procès.

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Dehors, dans la salle des pas perdus déserte à cette heure tardive, les jurés, au lieu de s’éclipser discrètement, s’avancent vers les avocats, et ceux-ci, dans un ordre improvisé, serrent une à une la main des jurés, les remerciant d’avoir été aussi attentifs à la réalité de la Somalie, à sa pauvreté et au désordre d’un Etat en guerre depuis 20 ans. Tous sont de jeunes avocats commis d’office, très combatifs et visiblement heureux de ce résultat.

M. Delanne sortant à son tour a déclaré : « j’espère que la piraterie va s’estomper ; ce n’est pas nous qui allons changer les choses, il faut que les pays occidentaux viennent en aide à la Somalie. »

Le parquet, qui n’a pas obtenu les peines souhaitées, devrait faire appel. L’affaire du Ponant, un trois-mats piraté quelques mois avant le Carré d’As, doit être jugée en mai prochain.

 

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30 novembre 2011 3 30 /11 /novembre /2011 11:44

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Le procès du frère Pierre-Etienne Albert à Rodez aujourd’hui est une étape nécessaire pour les neuf victimes parties civiles à ce procès. Derrière elles sont personnifiées une cinquantaine d’autres, dont le préjudice est couvert par la prescription, mais qui trouveront une forme de réconfort dans la dénonciation publique des actes pédophiles dont ils ou elles ont été victimes enfants.

Les récits faits au juge d’instruction reflètent le désarroi de ces adultes abusés étant enfant, très mal à l’aise avec ces souvenirs.

Appelons-la Camille. Elle raconte que le frère Pierre-Etienne Albert, alors qu’elle avait neuf ans, lui donnait des bains et en profitait pour la caresser. Il la sortait du bain, l’allongeait sur le lit pour lui embrasser le sexe, lui frottait les lèvres de la vulve… Des agressions comme celles-ci pouvaient avoir lieu sur des enfants de cinq-six ans. Le pire est que ces agressions ont des répercussions parfois très graves sur la vie familiale et le développement de l’enfant. C’est ce que raconte Solweig Ely dans son livre « Le silence et la honte » (éditions Michel Lafon). L’enfant victime perd la confiance qu'il place dans les adultes autour de lui. Les parents ne sont plus perçus comme aimants et protecteurs. Cela provoque le besoin d’attirer l’attention, de provoquer, voire de faire des bêtises pour s’assurer d’être toujours cru et aimé.

"Ce mal provoqué par un religieux choque davantage, car le prêtre est investi de la confiance des fidèles" dit Monseigneur Podvin, porte-parole de la Conférence des évêques de France. Dans la communauté des Béatitudes, il était inscrit dans l’ADN de ses fondateurs que des dérapages étaient non seulement possibles mais tolérés. Lorsque l’on va à l’abbaye de Bonnecombe près de Rodez et que l’on interroge d’anciens membres de cette communauté, on réalise que l’idéal des fondateurs était suspect ; les Béatitudes ont été fondées en 1973 dans l’élan du Renouveau Charismatique ; son originalité : des pratiques psycho-spirituelles, une hiérarchie religieuse fluctuante, une mixité des lieux de vie, une liturgie à base de chants et de danses favorisant des échanges tactiles. Résultat : le fondateur Gérard Croissant est accusé d’avoir agressé sexuellement les sœurs de la communauté et même de viol sur mineur ; le numéro deux, Philippe Madre, fait l’objet de plusieurs plaintes et le diocèse l’a renvoyé de la vie cléricale. Dans ce tableau, le frère Pierre-Etienne Albert, qui était le chantre de la communauté, un musicien intelligent, un organisateur liturgique hors pair, était intouchable. Il a été protégé jusqu’au moment où une postulante, Muriel Gauthier, mariée et mère d'une petite fille, a compris la déviance du frère.

Muriel Gauthier a payé très cher son attitude : « J’ai été ostracisée, interdite de messe, obligée de vivre dans une petite maison, au bout du terrain. On m’a traitée de sorcière, de comploteuse… mais j’ai réussi à persuader cet homme de dire à haute voix ce qu’il avait fait, et à lui faire reconnaître qu’il était malade. »

 

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Ils sont quatre à vivre dans cette magnifique abbaye de Bonnecombe. Un prètre, Muriel Gauthier, un moine et une religieuse qui ont été exclus de la communauté des Béatitudes pour avoir accompagné ce processus de dénonciation aux autorités civiles. Le diocèse à qui appartient l’abbaye ne parvient pas à trouver de solution pour l’accueil de ces chrétiens. L’endroit, baigné de paix, avec le vénérable cimetière des moines au-dessus, ne devrait pas être un lieu de discorde. Mais le père Jean-Baptiste Tison ne veut pas se rendre. « Je ne suis pas sûr que les Béatitudes soient totalement purgées des défauts d’origine, et que l’Eglise soit engagée à lutter contre la pédophilie. La façon dont on nous traite n’est pas bon signe. »

C’est en tous cas maintenant le temps du procès, un temps que les habitants de l’abbaye de Bonnecombe attendaient depuis 10 ans. Une petite victoire pour la démarche difficile qu’ils ont initiée envers en contre tous. La peine qui sera infligée à Pierre-Etienne Albert leur importe peu. L'important, c'était de briser le silence.

Le frère Pierre-Etienne Albert encourait 10 ans de prison.  Le tribunal vient de le condamner à 5 ans de réclusion. Il a assorti la peine d'une injonction de soins, d'une interdiction d'entrer en contact avec des mineurs, et d'une obligation de suivi socio-judiciaire pendant cinq ans.

 

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16 novembre 2011 3 16 /11 /novembre /2011 17:02

Il faisait glacial dans la salle de la Cour d’appel de Paris ou était jugée une affaire retentissante de fraude aux prestations sociales. Comme toujours, le réseau criminel était bien organisé. A la base, un Serbe, aujourd’hui en fuite, Selimir Ivanovic. Pour monter son escroquerie, il s’est assuré la complicité d’un cabinet médical.

Créé par le docteur Kavaj, d’origine yougoslave, ce cabinet situé rue Réaumur à Paris accueillait également le docteur Tahar. A l’entrée, deux secrétaires, toutes deux d’origine yougoslave, servaient d’interprète le cas échéant.

Le système était bien rodé : les médecins signaient des arrêts de travail à des salariés. Ceux-ci complétaient leur dossier avec des fiches de paie affichant un salaire de 2241 euros, soit le plafond de la sécu à l’époque. Ces arrêts maladie étaient validés à la CNAM grâce ces fiches de paie à l’entête de sociétés fantômes. Le patient était alors crédité d’indemnités sur lesquelles le chef de réseau prélevait une dime.

securite sociale fraude rsa allocations

Mais un jour, la CNAM a envoyé un contrôleur, découvert le pot aux roses, et porté l’affaire en justice. L’organisme a identifié 110 bénéficiaires, pour un préjudice de 2 millions d’euros. Pour l’avocat de la caisse d’assurance maladie, « cette escroquerie à grande échelle n’aurait pas été possible sans la complicité active des Dr Tahar et Kavaj. »

Ce matin justement l’un des médecins, le Dr Tahar était sommé de s’expliquer. « Je suis victime d’un réseau de fraude organisé. J’ai toujours vu les patients. On peut faire un diagnostic simplement en regardant la personne, même debout dans un couloir. C’est ma secrétaire qui a signé ces arrêts de travail. »

Le président de la cour s’étrangle : « De très nombreux prévenus ont reconnu avoir obtenu une vingtaine de prolongations sans jamais avoir été examinés. Et les dossiers médicaux saisis étaient vides hormis les photocopies des arrêts de travail pour éviter sans doute de vous tromper dans les dates ! »

Réponse du médecin : « Voila comment je procède. Je vois le patient. Je lui demande ce qu’il veut… (rires dans la salle) je veux dire que je lui demande pourquoi il vient me voir ; et éventuellement, selon sa pathologie, je lui délivre un arrêt de travail. »

Le président excédé : « Ici nous traitons d’un pathologie particulière, l’escroquerie. Nous n’avons pas à juger si vous êtes un bon médecin »

« Mais l’escroquerie je ne l’ai comprise que lorsque j’ai été mis en garde à vue. J’affirme que j’ai exercé selon le code de déontologie et que la partie administrative m’a échappé » maintient le Dr Tahar.

Rappelons qu’en première instance, le médecin avait écopé d’une peine de 20 mois avec sursis, 5 ans d’interdiction d’exercer et une lourde amende. Il semble qu’en appel la Cour ne sera guère plus tendre avec lui.

 

 

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31 octobre 2011 1 31 /10 /octobre /2011 19:06

Le cardiologue allemand, Dieter Krombach, 76 ans, sera à nouveau jugé par une cour d'assises française : ses avocats viennent d'interjeter appel de sa condamnation.

Le 22 octobre dernier, au terme de trois semaines de débat, il avait écopé d'une peine de 15 ans de réclusion pour la mort de sa belle fille Kalinka en 1982."Pour nous, c'est un procès illégal qui a abouti à une décision injuste" a expliqué Me Philippe Ohayon, son avocat. L'accusé a été reconnu coupable de violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner. Mais le médecin a jusqu'au bout clamé son innocence malgré des expertises accablantes et les témoignages d'autres jeunes filles qu'il a tenté d'abuser sexuellement après leur avoir administré un sédatif.

Pour le père de Kalinka, André Bamberski, c'est un peu une surprise. Il a traqué le médecin allemand depuis près de trente ans. Il l'a même fait enlever le 17 octobre 2009 à son domicile par des hommes de main pour le déposer ligoté près du tribunal de Mulhouse, persuadé que la justice allemande ne le livrerait jamais.

"Compte tenu de l'âge et des conditions de détention en Allemagne, je pensais qu'il ne ferait pas appel. On lui aurait appliqué les conventions de transfèrement et il serait reparti. Pour moi, l'essentiel est que ce procès ait eu lieu, un procès équitable et complet. J'attendrai le prochain avec sérénité, car je sais qu'il y a tellement d'éléments dans le dossier que je ne crains rien. Je serai beaucoup plus serein pour l'aborder" indique André Bamberski ce soir.

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20 octobre 2011 4 20 /10 /octobre /2011 18:09

Alors que les débats s’achèvent, Dieter Krombach est de plus en plus seul avec sa version des faits. Devant lui, une dernière fois, la mère de kalinka s’avance à la barre : « Regarde-moi dans les yeux » dit-elle à son ancien mari. « Je veux comprendre ce qui s’est passé cette nuit-là. On a entendu les experts : des médicaments de réanimation lui ont été administrés de son vivant. Si tu es coupable, il faut que tu paies, sinon, il faut que tu t’expliques. Mon avocat t’a tendu une perche, la possibilité d’un accident après l’ingestion de somnifère. Tu ne l’as pas saisie. Pour toi, de quoi Kalinka est-elle morte? »

000_Par6175586.jpgDieter Krombach

Le cardiologue allemand a 76 ans et la tête dure : « Cela se peut qu’il y ait un lien avec l’accident de voiture dont Kalinka a été victime au Maroc » dit-il en soulevant les épaules. La présidente l’interrompt sèchement : « Aucune séquelle n’a été constatée, sur ce point les experts sont unanimes ». La mère reprend : « Deux jeunes femmes sont venues témoigner d’agressions sexuelles quand elles avaient à peu près l’âge de Kalinka. Cela me trouble. » « Je ne comprends pas pourquoi tu as ces suspicions contre moi » répond-il avec ces belles mains en appui.

La maman termine ses interrogations à haute voix : « Kalinka morte, (les experts ont affirmé que l’heure du décès se situe entre 22h30 et 0h30) qu’il se soit couché à mes côtés durant la nuit, qu’il se soit habillé le matin comme pour aller monter à cheval, j’ai du mal à l’imaginer, c’est choquant ». Le docteur Krombach veut corriger aussitôt cette image : « Je jure que je n’ai jamais fait de manipulations sexuelles en direction de ma fille ou belle-fille ! »

 

000 Par6186778André Bamberski, lui, ne jette pas un regard vers l’homme assis dans le box. Il veut réserver ses derniers instants face à la cour à l’évocation de la mémoire de sa fille. Une jolie fille, sociable, bon élève, sportive décrit-il, des sanglots dans la voix. « J’étais certain depuis 83 et encore plus depuis les investigations complémentaires de 93 que le docteur Krombach a violé et volontairement tué Kalinka. Je suis conscient du temps pris à la justice pour juger cette affaire : 14 demandes de mise en liberté, 5 pourvois en cassation, trois procès, merci à tous et à toutes… »

Enfin le docteur Krombach qui avait une dernière fois la parole avant la fin des débats et le début des plaidoiries, a affirmé, debout, avec une certaine solennité : « Je vous confirme que je n’ai jamais fait quelque chose de mal à Kalinka. »

Dans la salle, il n‘y avait guère que Diana Gunther, la fille qu’il a eu de son premier mariage, pour croire cette affirmation.

Innocence, accident ou meurtre, ce sera aux jurés de dire leur conviction.

Plaidoiries des parties civiles et réquisitoire demain.

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