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Laure Debreuil

La justice : un domaine complexe ; elle a un endroit et parfois un envers…façon de dire que l’on peut parfois parler de justice autrement et raconter ce que l’on ne peut pas voir à la télévision. Les caméras sont rarement les bienvenues dans les prétoires. C’est parfois frustrant. Voila pourquoi, par ces chroniques, je souhaite restituer l’atmosphère, les informations ou les à-côtés des procès que je suis pour la rédaction de TF1.

 

 

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5 mai 2011 4 05 /05 /mai /2011 22:43

Les audiences correctionnelles sont parfois interminables. Mais elles recèlent aussi des pépites qui font la joie du chroniqueur judiciaire.  Dominique de Villepin s'est longuement exprimé aujourd'hui : il a continué à répéter devant la cour d’appel de Paris n’avoir eu connaissance d’aucun des épisodes marquants de la manipulation autour des listings Clearstream.

000_Par6244050.jpgDominique de Villepin

Ainsi la cour se penchait sur l’incident du 25 mars 2004. Ce jour-là, le faussaire présumé, Imad Lahoud, est arrêté et mis en garde à vue pour une infraction dans une toute autre affaire. Le général Rondot est prévenu par le commissaire de police, car Imad Lahoud est porteur d’un sauf-conduit disant qu’il travaille pour les services de renseignements, et qu’en cas de difficulté il faut prévenir le général. Philippe Rondot prévient Jean-Louis Gergorin lequel lui-même, de Londres, prévient Dominique de Villepin. Dominique de Villepin a alors un contact avec le général Rondot. A l'époque, il est ministre des Affaires Etrangères. Il jure que le cas d’Imad Lahoud n’a pas été évoqué.

Toujours est-il qu’Imad Lahoud s’est retrouvé libéré dans l’après midi : « Je n’ai pas donné d’instruction au général Rondot ; notre brève conversation a porté sur le terrorisme et les attentats de Madrid. Quand on intervient pour quelqu’un, il faut le connaître. Je ne connais pas « la source », encore moins son passé de délinquant. Je dis à Rondot : voyez ce qu’il en est, faites au mieux. Puis, je ne sais plus rien de la suite. Mon intervention, c’est comme le fruit confit dans le cake, c'est-à-dire qu’elle n’est d’aucune conséquence dans ce dossier. »

En revanche, Dominique de Villepin ouvre un grand parapluie : celui des activités propres du général Rondot pour le ministère de la Défense : "Le véritable évènement", affirme-t-il,  "est que « la source » a explosé ce jour-là, mais il faut la défendre. Et je vous renvoie à une note de couverture adressée quatre jours plus tard sur l’incident par le général Rondot à Philippe Marland, le directeur de cabinet de Michèle Alliot-Marie : cette note glisse sur plusieurs points en raison d’un intérêt supérieur. Philippe Rondot protège sa source. Il faut absolument sauver le soldat Lahoud !  D’ailleurs, en avril, le général Rondot ira avec Imad Lahoud au Liban. On les voit aussi en juin déjeuner en compagnie de représentants de la CIA. En arrière-plan, il y a la traque d’Oussama Ben Laden." On le sait par le dossier : Imad Lahoud, d’origine libanaise, fait miroiter la possibilité de remonter les financements occultes de la nébuleuse terroriste.

Enfin, Dominique de Villepin a établi un cercle de feu entre lui et Jean-Louis Gergorin. Alors que ce dernier fait état d’une dizaine de rencontres plus ou moins discrètes de janvier à juillet, le désormais ministre de l’Intérieur prétend avoir éconduit toutes ses demandes de rendez-vous. « Je l’ai renvoyé vers Pierre Vimon ou Bruno Lemaire, mes chefs de cabinet successifs. Je ne voulais pas évoquer cette affaire avec Jean-Louis Gergorin ; pour moi, il n’y avait pas d’autre interlocuteur que le général Rondot. Je n’ai plus entendu parler de rien jusqu’au début juillet et l’article du Point. Quant au général Rondot, nous ne nous sommes revus que le 19 juillet. »

L'audience a donc été marquée par cette charge en direction du ministère de la Défense et de Michèle Alliot-Marie ; ce qui est tout de même assez osé dans un dossier où jusqu’à présent on avait plutôt compris l’inverse : Villepin demandant directement au général Rondot de travailler pour les Affaires Etrangères, dans le plus grand secret, et sans en référer à personne, et surtout pas à Michèle Alliot-Marie, au motif que Patrick Ollier, le compagnon de la ministre, figurait sur les listings…

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4 mai 2011 3 04 /05 /mai /2011 22:01

Le procès reprend dans une salle surchauffée par un soleil d'été. La manifestation des avocats a retardé la reprise des débats. L'examen des faits se poursuit, on entre dans le vif du sujet. L'affaire Clearstream démarre à proprement parler.  

Le 1er janvier 2004, Jean-Louis Gergorin tente à tout hasard de rencontrer Dominique de Villepin. Il dit qu'il a suffisamment travaillé dans ce ministère pour savoir qu'en ce jour férié, il a de bonnes chances de trouver le ministre à son bureau. L’entrevue est brève : un quart d’heure selon Dominique de Villepin, le double selon Jean-Louis Gergorin. Les deux hommes se connaissent bien et le ministre apprécie les analyses géostratégiques de son ancien collègue du Quai.

Mais là, c’est de tout autre chose que vient lui parler le numéro 2 d’EADS : d’une menace internationale pesant sur les intérêts français via une chambre de compensation. Des noms de personnalités politiques françaises y figureraient. « J’apprends l’existence de la mission d’enquête du général Rondot. Je lui demande une note sur cette affaire. Le nom de Clearstream n’a pas été prononcé », affirme Dominique de Villepin.  "Faux", réplique Jean Louis Gergorin qui ajoute : « M. de Villepin  m’a indiqué qu’il en parlerait à Monsieur Chirac et, en attendant sa réponse, il m’a demandé de ne pas  parler au Général Rondot de cette conversation. »

Là, Dominique de Villepin se lève comme un ressort, referme le bouton de sa veste bleu marine et assène : « je n’ai pas eu à en référer au Président. C’est mal connaître le fonctionnement de l'Etat. Comme l’a dit Jean-Louis Gergorin, il ne savait pas si c’était du lard ou du cochon. Or, tant qu'on ne sait pas si c’est du lard ou du cochon, on n’en parle pas au Président. »  Avant d’enfoncer le clou un peu plus tard : « Une information non vérifiée n’a pas vocation à être disséminée dans l’appareil d’État. On ne jette pas des noms en pâture. »

 

L’examen de la réunion du 9 janvier 2004 au Quai d'Orsay qui réunit Dominique de Villepin, J.L. Gergorin et  le général Rondot, qui avait été si houleux en première instance, passe dans une relative indifférence. On a l’impression que Dominique de Villepin a poli ses réponses pour mettre les sceptiques et les rieurs de son côté. Tandis que Jean-Louis Gergorin continue à brandir sa bonne foi mêlée d’un soupçon d’autocritique : « A cette époque j’avais tendance à développer des scénarios un peu trop imaginatifs » concède-t-il.

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4 mai 2011 3 04 /05 /mai /2011 14:42

« Les seuls noms que j’ai introduits dans les fichiers Clearstream sont ceux de Nagy et Bocsa, les patronymes de Nicolas Sarkozy. Pour les autres, ce n’est pas moi, j’insiste et je le répète », a dit ce matin Imad Lahoud à l’audience. A partir de là, il a dû répondre à un feu nourri de questions embarrassantes de la part de la Cour, mais aussi de diverses parties civiles mises en cause. Car la Cour examinait les conditions dans lesquelles la manipulation a pu se développer. L’année 2003 a été passée au crible. Le 5 novembre de cette année-là apparaît un premier listing. Figurent des noms comme ceux de MM. Wang, Kiejman, Delmas, Gomez, Flam, Squarcini, Jevakoff, Ambiel, Plenel, Veil… Une première note accompagne ce listing. Elle fait état d’un système financier occulte au sein de Clearstream qui protègerait des narco-trafiquants, des versements de rétro-commissions, des transactions occultes d’oligarques russes. « Je n’ai pas tapé cette note, se défend Imad Lahoud, je n’en suis pas l’auteur. De toute façon, c’est Jean-Louis Gergorin qui communique cette note au général Rondot ».

C’est au tour de Jean-Louis Gergorin de devoir s’expliquer. Pourquoi devant ces révélations n’a-t-il pas engagé de vérifications ? Pourquoi transmet-il cette note sans précaution ? Réponse de l’ancien numéro 2 d’EADS : « Je pensais que le général Rondot allait le faire. Il a l’appareil d’Etat à sa disposition ». Le procureur alors s’étonne : "Si vous êtes le petit facteur de Monsieur Lahoud, vous ne servez à rien, vous êtes inutile, Monsieur Gergorin ?" Réponse : "j’aurais dû agir avec plus de discernement ; j’étais dans la passion, obsédé par les attaques contre le groupe après la mort de Jean-Luc Lagardère."

L’explication ne convainc guère les parties civiles. "On découvre le nom de M. Joulin, un homme avec qui vous travaillez, en qui vous avez confiance. Pourquoi ne vérifiez-vous pas ?" Jean-Louis Gergorin répond : « A ce moment-là, j’ai un gros doute. J’ai son numéro de portable. Je fais vérifier si ce numéro est géo-localisé au Luxembourg dans les dates des transactions. Or il se trouve que la réponse me revient positive. C’est un élément qui va accréditer à mes yeux la véracité des listings. »

Une question revient comme un boomerang vers Imad Lahoud : "vous saviez que ces listings étaient des faux ?" lui demande la présidente. « Oui, je savais que ces listings étaient faux, et je n’ai rien fait pour arrêter la machine. Mais attention, je vous rappelle ce principe de la gravitation. Les choses tombent. Les ordres vont du haut vers le bas », explique celui qui est devenu professeur de mathématiques.

Cet après midi, Dominique de Villepin devrait s’exprimer pour la première fois, puisque le procès avance dans le temps : le premier janvier 2004, Dominique de Villepin, alors ministre des Affaires Etrangères, apprend l'existence d'un système de transaction occulte.

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3 mai 2011 2 03 /05 /mai /2011 18:46

Dieu que cette première journée était ennuyeuse ! C’est souvent le cas de la première audience lors des grands procès. Cela s’appelle la mise en place. En l’occurrence, dans la grande salle solennelle de la cour d’appel (celle du procès Pétain), les prévenus n’étaient plus que trois sur cinq. Florian Bourges, qui a dérobé les fichiers de Clearstream quand il était un jeune auditeur de justice, a accepté la peine infligée en première instance et n’a pas fait appel ; quant à Denis Robert, il a été relaxé au nom de la liberté d’expression. Pourtant, c’est lui qui a comparé la banque luxembourgeoise à une grande lessiveuse d’argent sale et accrédité l’idée que les rétro-commissions issues des ventes d’armes atterrissaient dans la poche des hommes politiques français. Cette partie-là de l’histoire a été évacuée. Dommage.

En appel, on ne juge que la machination. Et donc le présumé faussaire, Imad Lahoud, le présumé manipulateur, Jean-Louis Gergorin, et l’homme politique, Dominique de Villepin, le possible bénéficiaire de l’opération. Tous trois occupaient le devant de la scène, l’ex-premier ministre seul à droite et les deux autres de l’autre côté de l’allée. Comme si le fait d’avoir été relaxé par le tribunal le séparait moralement des deux autres ; comme s'il anticipait une relaxe définitive. Le parquet a pourtant fait savoir qu’il le considérait toujours comme complice par abstention de la dénonciation calomnieuse. Mais la bonne humeur de Dominique de Villepin semblait inaltérable.

Matinée d’organisation et de lecture des textes soutenant l’accusation. Terriblement fastidieux. Puis on reprend le fil de l’histoire. Imad Lahoud sortait de prison. Son grand frère Marwan, qui travaille pour le groupe Lagardère, le présente à Gergorin et lui suggère de le faire travailler. Le petit frère, très doué en informatique, s’introduit aisément dans ce milieu de marchands d’armes.

En ce début de procès, le petit frère s’est fait une troisième vie. Il est prof au Lycée Condorcet à Paris : « Je suis devant vous pour vous demander de rétablir les rôles de chacun. J’estime ma condamnation démesurée par rapport à mon rôle. Je vous demande de tenir compte du parcours qui a été le mien. J’ai changé de vie » a–t-il dit, modeste, en ouverture à la présidente.

Mais le petit prof a aussi décidé de se défendre bec et ongles « Dominique de Villepin a voulu éliminer Sarkozy. Il a peur. Que va-t-il devenir s'il est condamné ? »  Pif, paf, en voila aussi pour Jean-Louis Gergorin : « C’était mon patron, j’étais son obligé, c’est lui qui a eu l’idée de faire des faux pour compromettre les gens qui étaient sur les listings. »

Mais toutes ces déclarations ne feront pas des titres dans les journaux. Ben Laden est mort. Au palais de justice de Paris, cette affaire Clearstream paraissait hier toute petite. Question d’éclairage.

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27 avril 2011 3 27 /04 /avril /2011 16:59

Il ne devrait pas être possible de clore un dossier de cette nature sans que tous les éléments aient pu être débattus publiquement et contradictoirement.

Cinq ans et demi après le drame (27 octobre 2005), la cour d’appel de Paris vient de prononcer un non-lieu en faveur des deux policiers qui poursuivaient Zyad et Bouna. On sait que les deux adolescents, pour échapper à la force publique, ont enjambé le grillage du site d’EDF et se sont dirigés vers le transformateur. La question était posée : ces policiers sont-ils coupables de non-assistance à personne en danger ? Les juges d’instruction avaient estimé que leur responsabilité était en cause ; le parquet de Bobigny au contraire a considéré que les policiers avaient perdu la trace des deux jeunes fuyards (en réalité ils étaient trois, mais le troisième jeune s’en est sorti). Des positions diamétralement opposées.

Dans le secret du délibéré, les juges de la cour d’appel ont donc considéré que les forces de l’ordre n’avaient pas eu connaissance du danger que couraient les jeunes en s’introduisant dans le transformateur ; mais quel est le cheminement de leur raisonnement, quels sont les arguments factuels qui les ont convaincus ?

Le maire de Clichy-sous-Bois, Claude Dilain, a aussitôt réagi : « Dès le premier jour, j’ai réclamé une enquête indépendante puis un débat contradictoire. Il n’aura pas lieu et je le regrette même pour les policiers ». Dans sa commune chacun a en mémoire les nuits de violence qui ont embrasé les cités notamment en Seine Saint-Denis après le décès des deux jeunes gens. Les fauteurs de troubles ont été jugés et condamnés. Pourquoi est-ce que les policiers donnent-ils l’impression qu’ils sont au-dessus des lois ?

 

L’avocat des familles, Me Jean-Pierre Mignard, a annoncé qu’il allait déposer une citation directe pour mise en danger délibérée de la vie d’autrui devant le TGI de Bobigny. Les familles veulent entendre la quinzaine de policiers en charge de l’ordre publique cet après-midi-là. "Qu'est-ce qui justifie que 15 fonctionnaires de police se jettent à la poursuite d'adolescents en pleine après-midi alors qu'aucune infraction n'a été commise, les affolant, les poursuivant et les cernant à proximité d'un site mortellement dangereux?", a ajouté l'avocat.

 

La justice s’honorerait en écoutant la soif de justice d’une population qui a besoin de croire dans sa police républicaine.  Poser la question du rôle des policiers ce jour-là n’est pas forcément désigner un fautif. C’est permettre aux uns et aux autres de tourner la page avec dignité.

 

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25 avril 2011 1 25 /04 /avril /2011 17:06

Le 27 février 2000, Suzanne Viguier disparaît. A partir de cette réalité va se tisser une incroyable toile d’araignée dans laquelle Jacques Viguier, son mari, va se retrouver prisonnier. Les efforts qu'il tentera pour s’en sortir ne vont que l’arrimer davantage au soupçon d’assassinat de son épouse. Il faudra deux cours d’assises et deux acquittements pour que le professeur agrégé de droit de Toulouse retrouve le fil d'une existence normale.

000_Par3289878.jpgJacques Viguier

Un fait divers dont s’est emparé Stéphane Durand-Souffland, le chroniqueur judiciaire du Figaro, pour en faire un « roman ». Dans le bon sens du terme. Un roman à la Maupassant, où le trait souligne sans distraire le lecteur, où le détail révèle un témoin qui prend la pose, où l’adjectif ridiculise un gendarme trop sûr de lui.

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Stéphane Durand-Souffland

Car Stéphane Durant-Soufflant revisite l’histoire Viguier avec ses armes : celles d’un journaliste qui lit les documents à sa disposition et qui assiste aux deux procès.

Mais l'écriture permet des raccourcis saisissants : les trois enfants Viguier, l'auteur les appelle les "triplés". Tout est dit sur la solidarité qui les unit, et l’envie qu'ils ont d’arracher leur père des griffes de la justice. Le président de la Première cour d’assises est campé : « Jean-Louis Cousté a l’air furieusement pressé d’en finir, comme s'il était attendu en ville pour des festivités de choix. » L’amant de Suzanne Viguier fait son entrée : « Parfait d’émotion contenue, évoquant Suzy comme le ferait un amoureux inconsolable… » Et de Jacques Viguier, il écrit : « il a le teint cireux et, au front, la sueur glacée de ceux qui prennent des psychotropes, prisonniers d’un cauchemar interminable. » Les avocats, eux, sont croqués dans leurs saillies, leur ego sur-dimensionné, leurs travers, mais aussi dans leurs passions pour la Défense avec un grand D. Ils sont humains, ô combien...

C’est donc un roman nourri de la réalité de l’enquête, de ce qui s’est passé dans l’enceinte judiciaire au cours des procès successifs, et enfin de la rencontre directe avec le rescapé. Tout cela est relaté par une plume alerte, aiguisée par un œil qui sait capter toutes les nuances de l'âme. Une subjectivité assumée qui raconte une histoire : celle de Jacques Viguier, mais peut-être aussi celle d’autres que lui, la vôtre, la mienne. Et c’est ce qui rend ce livre si attachant.

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Disparition d’une femme, l’affaire Viguier, par Stéphane Durand-Souffland, éditions de l’Olivier

 

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8 avril 2011 5 08 /04 /avril /2011 12:20

C'était mercredi à 14h. Le moment a  été tellement fort qu’il pèse encore sur la conscience.

Je verrai longtemps ces trois juges qui entrent dans l’une des plus belles salles du palais de justice. S’assoient. Regardent à peine l’assistance. Le président articule deux phrases dans le jargon juridique : « la Cour rejette la requête et met fin à la suspension de l’exécution de la condamnation. » A peine ces formules ont-elles été marmonnées que les trois juges s’enfuient comme des voleurs !

J’entends encore Dany Leprince crier à la face de ses juges : « Je suis innocent, je ne comprends pas », et le murmure de sidération qui parcourt l’assistance. Pourtant, quelques signes nous avaient alertés : un nombre inhabituel de gendarmes, et la présence de pompiers dans la salle. On aurait dû ajouter la présence d’un fourgon cellulaire côté 36 quai des orfèvres, mais ça, on ne le savait pas.

000 Par6191134Dany LEPRINCE


Son avocat Maitre Baudelot, dans l’émotion, va parler d’échec personnel ; il évoque aussi un échec de la justice. En effet, comment comprendre que la Commission de révision, après une enquête minutieuse qui a duré cinq ans, ait demandé une remise en liberté immédiate de Dany Leprince, et que la Cour de révision dise qu’il n’y a rien de nouveau dans ce dossier ?


000 Par6191130Maitre BAUDELOT

De ses années de prison, Dany Leprince avait déclaré aux juges de la Cour de cassation : « J’ai vécu 16 années d’enfer mais sans jamais désespérer. Je souhaiterais que soit mis un terme à ce calvaire. » Cette confiance était mal placée. Il est maintenant réincarcéré à la prison de la Santé avant d’être envoyé dans une centrale pour purger sa peine d'au moins six ans puisqu’il a été condamné à perpétuité avec une peine de sûreté de 22 ans.

Ses avocats vont s’attacher à faire réduire cette peine de sûreté. Les tribunaux l’acceptent parfois quand le condamné présente toutes les garanties de réinsertion. Dans ce cas, comme il en a déjà effectué les deux tiers, il serait éligible à une libération conditionnelle. Et puis ses avocats vont porter son cas devant la CEDH, car ils estiment que Dany Leprince n’a pas eu droit à un procès équitable. Enfin, son avocat constituera un dossier en vue d’une grâce présidentielle. Le cas Leprince vaut bien celui d’Omar Radda, gracié par Jacques Chirac. Un mince espoir...

Il existe enfin une autre solution. L’avocat général, Claude Mahon, qui n’a pas été suivi dans ses réquisitions, a décidé de transmettre le dossier à la chancellerie. Seul le ministre de la justice peut demander au parquet du Mans de nouvelles investigations dans cette affaire touchant notamment au rôle de Martine Compain, l’épouse de Dany Leprince à l’époque du quadruple meurtre de Thorigné-sur-Dué. Il y aurait, au terme d’une nouvelle instruction, un nouveau procès. Encore faut-il que les problèmes de prescription n’empêchent pas une telle démarche. Un crime ne peut être poursuivi si pendant dix ans, il n’y a eu aucun acte interruptif de la prescription. Or, le crime date de 1982. Cette dernière piste semble donc bien aléatoire.

« J’irai le voir, on continuera à se battre » a dit Béatrice Leprince, la femme médecin qui a épousé Dany Leprince en prison. Voila, en tous cas, une ancre à laquelle il pourra s’accrocher.

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 Béatrice LEPRINCE

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7 avril 2011 4 07 /04 /avril /2011 17:09

La cour d’assises était presque déserte ce matin. Seul sur les bancs de la partie civile, André Bamberski, entouré de ses avocats, tente d’y croire encore. Les expertises médicales lues par la présidente vont lui ôter ses derniers espoirs. Le cardiologue a été admis en soins intensifs, il est sorti hier ; mais son médecin lui a prescrit un repos absolu de quinze jours.

000 Par6174819André BAMBERSKI

Le père de Kalinka se lève. On le sent à la limite du désespoir. « Dieter Krombach n’est pas malade. J’ai étudié son dossier médical. Il n’a jamais eu de maladie de cœur. Il a simplement des problèmes veineux et du cholestérol. Il fait des maladies cardiaques sur demande. » Et le vieil homme d’énumérer les malaises cardiaques survenus dans la vie du Docteur Krombach chaque fois qu’il doit affronter un épisode judiciaire. « Il dit dans une lettre : j’ai déjà eu trois infarctus, le quatrième me sera fatal. Mais jamais aucun médecin n’a retrouvé les signes d’un seul infarctus. C’est un stratagème ! »

La parole est à l’avocat général. Il commence par dénoncer lui aussi le caractère opportuniste des maladies de Dieter Krombach. « Il a développé une sorte d’allergie au judiciaire, une forme de refus devant l’obstacle. » Le magistrat s’en tiendra là sur les commentaires. Il constate le certificat médical, l’obligation faite à une cour d’assises de siéger en continu, la nécessité de reprogrammer tous les témoins et experts. Logiquement, il demande le renvoi de l’affaire.

Les avocats de Dieter Krombach s’offusquent des suspicions portées à l’encontre de leur client : « ce n’est pas un chien, c’est un homme, s’écrie Maître Philippe Ohayon. Doit-on continuer à dire qu’il fait semblant jusqu’à ce qu’il meure ? Dans aucun pays de droit on permet qu'un procès mette en péril la vie d’un accusé : il n’y a pas d’autre alternative que le renvoi. »

La présidente n’apprécie pas cette sortie. Xavière Siméoni réplique : « M. Krombach n’a jamais été traité comme un chien. A ma demande, c’est une ambulance qui l’a amené et ramené de l’hôpital où il est détenu. J’ai demandé un briefing de santé tous les soirs. L’œuvre de justice doit s’accomplir dans des conditions optimales de dignité. Reprendre le procès dans deux semaines est impossible ; je ne peux pas non plus donner une nouvelle date en raison des difficultés d’organisation matérielle. J’espère que le procès pourra se tenir d’ici la fin de l’année. »

000 Par2866128Xavière SIMEONI

C’est fini. André Bamberski est amer. Il dit avoir beaucoup pensé à sa fille ce matin. Kalinka est morte mystérieusement en Bavière en 82. La fin prématurée du procès le prive d’un verdict et donc d’une vérité judiciaire sur le décès de sa fille.

Les quatre jours d’audience ont pourtant déjà tracé un chemin vers la vérité. Car la cour a évoqué le viol dans les années 90 d’une des patientes du docteur Krombach, Laura S., qu’il avait droguée à son cabinet. Elle a évoqué également plusieurs rapports médicaux s’interrogeant sur la pertinence des piqures de fer-cobalt pratiquées sur Kalinka sous le prétexte de « l’aider à bronzer » ou de la « fortifier ». La mère de Kalinka a raconté les infidélités dont le médecin était coutumier à l'époque, toujours attiré par des femmes très jeunes. 

Mais c’est ainsi : la justice va devoir tout reprendre à zéro. André Bamberski ne décolère pas. Une fois encore, celui qu’il considère comme le meurtrier de sa fille lui a filé entre les doigts.

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1 avril 2011 5 01 /04 /avril /2011 22:17

Nicolas Bamberski a l’air d’un tout jeune homme et pourtant il a quarante ans. Il porte un Tshirt à capuche grise, et parle avec un léger accent américain. Ce spécialiste en informatique est parti loin, très loin, faire sa vie : il réside en Californie. La présidente lui donne la parole, son témoignage doit être « spontané ».

« Après le divorce de mes parents, ma sœur et moi sommes allés nous installer à Lindau chez Dieter Krombach ; j’étais en sixième et ma sœur était pensionnaire. En juillet 82, c’était au début des grandes vacances, nous sommes allés à la piscine sur les bords du lac de Constance. Le soir, nous nous sommes chamaillés. Kalinka voulait lire une lettre que j’avais écrite à une petite amie. Je ne voulais pas, et je n’ai pas accepté qu’elle couche dans ma chambre. Nous nous sommes séparés fâchés. »

000 Par2846425Kalinka

Le jeune homme retient ses sanglots, et reprend dans un silence écrasant.

« Le lendemain matin, j’ai entendu les sirènes de l’ambulance. Je suis descendu. Ma mère était assise sur une chaise, les yeux rougis. Dès qu’elle m’a vu, elle m’a fait signe de remonter dans ma chambre. J’y suis resté un certain temps. Elle est venue me chercher. Elle m’a appris que ma sœur était morte, et qu’on ne savait pas de quoi. Le lendemain, mon père est arrivé et je suis reparti avec lui. Dès lors, j’ai terminé mes études à Toulouse, puis je suis parti aux USA. Je n’en ai plus parlé. J’ai longtemps gardé cela en moi. »

Sa mère pleure doucement sur le banc des parties civiles. Toutes ces souffrances accumulées ressortent brutalement dans les silences du récit. C’est poignant.

« Pendant longtemps, j’ai admis que la mort de ma sœur était inexpliquée. Puis le doute s’est installé. J’aimerais qu’on éclaircisse toutes ces anomalies, ces bizarreries. »

Puis il se tourne vers son ex-beau-père dans le box : « Pourquoi n’as-tu pas utilisé ton influence pour éclaircir la mort de ma sœur ? Pourquoi as-tu dit : oh, c’est comme ça ? Pourquoi n’as-tu pas utilisé tes connaissances de médecin ? J’ai le sentiment que ton savoir a été utilisé à une autre fin… »

Questionné plus tard sur la manière d’être de son beau-père, il en dira du bien. Qu’il était très gentil avec ses beaux-enfants, qu’il les traitait comme les siens, qu’il s’en occupait autant que de ses propres enfants. Tout cela s’est arrêté du jour au lendemain. Et en regardant le docteur Krombach, il dit qu’il n’a pas beaucoup changé. Mais sa voix tout d’un coup se fait plus forte : « Je voudrais qu’il parle, qu’il explique surtout ce qui s’est passé cette nuit-là. Il y a trop de doutes. Je suis content qu’il soit là. J’éprouve de la pitié, de la curiosité et un petit peu de haine ; j’attends des explications. L’absence de vérité revient à un mensonge. »

Dans le soir qui tombe, le blond des cheveux de Nicolas Bamberski tire sur le gris. Dieter Krombach est invité à dire quelques mots à son ancien beau-fils : « C’était très bien avec toi. On s’entendait très bien. Vous étiez une grande joie pour moi, je regrette la mort de ta sœur ; je te jure, je n’ai rien fait à ta sœur », en tentant son plus beau sourire derrière la vitre du box.

« Et les piqûres ? » lance Nicolas Bamberski.

« Non, sa mort n’a rien à voir avec ça, c’est 100% sûr… » La présidente lui coupe la parole.

«  Bonne chance ! » lance-t-il au jeune homme, comme un partenaire loyal…

Nicolas Bamberski vient de vivre un moment unique, celui qui consiste à venir dire haut et fort sa peine et sa souffrance devant une mère qui n’a jamais pu l’entendre, et un père muré dans son combat judiciaire. Le fantôme du petit garçon de onze ans s’est enfin évanoui dans les murs de la grande cour d’assises.

 

 

 

 

 

 

 

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31 mars 2011 4 31 /03 /mars /2011 16:02

Le procès du médecin Dieter Krombach entre dans le vif du sujet depuis que la cour d’assises a rejeté la demande de renvoi formulée par les avocats du médecin allemand, avec le témoignage très attendu de la mère de Kalinka, Danielle Gonnin, qui a aujourd'hui 66 ans. Elle était la femme d’André Bamberski, dont elle a eu deux enfants, Nicolas et Kalinka, avant de s'embarquer vers une deuxième vie en épousant le médecin allemand.

000 Par6174884Danielle Gonnin

Une femme de petite taille à la voix douce. Lorsqu’elle commence sa déposition, c’est pour évoquer le Dieter Krombach qu’elle a connu. « C’était un homme charmant, très galant avec les femmes. Il plaisait beaucoup. Un homme intelligent et cultivé, qui m’a beaucoup apporté. Je l’ai connu jeune, et quand je le vois maintenant, c’est douloureux pour moi. Je ne le reconnais plus, ni son regard, ni sa façon d’être. » Elle décrit alors l’homme toujours en mouvement qui aimait voyager, sortir, et qui dépensait tout ce qu’il gagnait. « Tout ce qui était interdit l’attirait. » Elle raconte aussi ses infidélités constantes : « Il était très généreux, gentil, et il me disait que ses aventures n’étaient pas importantes, qu’il m’aimait. Il me faisait des cadeaux très coûteux, des bijoux, des fourrures. J’aurais préféré qu’il garde l’argent pour acheter une maison. Il répondait qu’on n’emporte pas son argent dans sa tombe. »

Portrait d’un flambeur, d’un coureur de jupons. Danielle Gonnin explique avoir fermé les yeux pour les enfants. La mort de Kalinka va tout changer. Après la mort de sa fille, son fils Nicolas part vivre avec son père à Toulouse. Elle est seule dans la grande maison de Lindau, et elle a besoin de soutien, de réconfort. « Cette fois, je n’ai pas pardonné ses infidélités. Mais je n’ai jamais pensé qu’il était coupable de quelque chose. Il m’avait déçue. Je suis repartie en France. Nous avons divorcé, il m’a versé une pension élevée, et nous avons gardé de bons rapports. »

La présidente évoque le décès de la première épouse du Dr Krombach. La jeune femme est morte à 24 ans, d’une thrombose. Danielle Gonnin évoque, comme cause du décès, l’effet conjugué du soleil pris en Tunisie et de la pilule contraceptive. Elle n’en sait pas plus, mais confirme s'être rendue avec les enfants plusieurs fois sur sa tombe.

« Je suis venue ici pour savoir la vérité. S’il est coupable, il faut qu’il paye. Il faut qu’on sache. C’est douloureux pour tout le monde, ses parents, ses enfants. Pendant vingt-huit ans, j’aurais mis ma tête à couper qu’il n’était pas coupable, mais avec le rapport de toxicologie, ça m’a chamboulée. »

Après ces premières déclarations, elle va décrire comment le médecin allemand est entré dans sa vie. Elle est à ce moment-là mariée avec André Bamberski. Ils ont deux enfants, et vivent au Maroc. C’est à l’école, à une réunion de parents d’élèves, qu’ils font connaissance. Il "flashe" sur elle. Dès lors, il ne la lâche plus. Au début, elle résiste. Quelques mois plus tard, elle essaie même de rompre avec lui. Bamberski décide de rentrer à Toulouse pour éloigner le danger. Mais le médecin allemand les suit. Lui aussi s’installe dans la ville rose, loue un appartement, vit en faisant des gardes. Il réussit à la subjuguer suffisamment pour qu’elle accepte de s’installer avec lui en Allemagne. Elle est obligée de laisser derrière elle ses deux enfants. Mais elle ne renonce pas à les récupérer. Ainsi, quand André Bamberski parle d’emmener les deux enfants au Maroc, le juge donne finalement la garde à la mère. Désormais, le cardiologue a toute la famille réunie : les deux enfants de son premier mariage et ceux de sa femme. La vie de famille est harmonieuse. Lui est un père exigeant, elle une mère pour les quatre enfants qui s’entendent bien. « J’étais heureuse dans cette famille recomposée », dit-elle, alors que son deuxième ex-mari la regarde tendrement dans le box, et que le premier a du mal à supporter cette évocation.

La mort de Kalinka va rompre ce bel équilibre.

000 Par2846425Kalinka

Quand la présidente lui demande de préciser quelles étaient les relations entre son premier et son deuxième mari, elle répond : « La haine est née dès le premier instant. M.Krombach est allemand ; c’était insupportable pour M.Bamberski, d'origine polonaise."

 

Puis elle regagne les bancs de la partie civile. Le docteur Krombach s'est recroquevillé dans son box : tous ces souvenirs...

 

 

 

 

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