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Laure Debreuil

La justice : un domaine complexe ; elle a un endroit et parfois un envers…façon de dire que l’on peut parfois parler de justice autrement et raconter ce que l’on ne peut pas voir à la télévision. Les caméras sont rarement les bienvenues dans les prétoires. C’est parfois frustrant. Voila pourquoi, par ces chroniques, je souhaite restituer l’atmosphère, les informations ou les à-côtés des procès que je suis pour la rédaction de TF1.

 

 

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10 juin 2010 4 10 /06 /juin /2010 16:44

« Un somnambule dans un champ de tir » : c’est ainsi que Jean- François Lepetit, ancien président de l’Autorité des marchés financiers (AMF) a qualifié Jérome Kerviel  au deuxième jour du procès qui se tient devant le tribunal   de Paris. L’ancien trader de la Société générale est accusé d’être le seul responsable de la perte record de 4,9 milliards d’euros, via des opérations de marché non autorisées. Et déjà une image commence à se dégager de ce jeune homme trop lisse.

 De bonnes études orientées vers les mathématiques et l’économie : le jeune breton se sent attiré par la finance. Son master en poche, il se fait recruter par la Société Générale ou il se fait remarquer comme un bon élément. Mais le travail de "secrétariat " du middle office ne lui suffit pas. Il accède vite au statut d’assistant–trader, puis à celui de trader. Jusque là on est dans le portrait d’un jeune employé motivé qui fait son chemin et gagne sa place au soleil.

 Il explique qu’il travaille de 7.00 à 22H , qu’il ne s’arrête que quelques minutes pour grignoter à l’heure du déjeuner, même durant les jours fériés. Déjà en 2005, ses supérieurs notent au cours de son évaluation annuelle « attention à la surchauffe, ménagez des temps de repos ». Mais visiblement le jeune homme a attrapé le virus, le poison de la gagne. En plus de son activité de « market maker », il ajoute celui d’arbitragiste. La première est très encadrée, la seconde beaucoup moins. Et là Jérome Kerviel va pouvoir commencer à jouer, à faire des paris à la hausse ou à la baisse sur les marchés et les taux de change et développer une technique d’achat de contrats à la fermeture des marchés européens pour les revendre au mieux le lendemain en pariant sur des variations à la hausse et à la baisse. Il commence à se prendre pour un seigneur. Il engrange des gains. Est-il fasciné par l’argent ? Pense –t-il à son futur bonus ?

 

   On a appris hier également que le frère ainé de Jérome Kerviel travaillait à la BNP et qu’il a eu des problèmes avec son employeur. Il a été soupçonné d’avoir détourné 100.000 euros. Finalement la somme sera rendue et l’affaire sera transigée. La seule évocation d’un lien entre son affaire et celle de son frère met le jeune homme dans un grand état de fureur : « vous êtes un personnage ignoble » lance t-il à Maitre Veil qui porte le fer dans la plaie. Pourtant vouloir aider son frère dans une période difficile est un des mobiles possibles.

 

Jérome Kerviel répète inlassablement « tout ce que je voulais c’est faire gagner de l’argent à la banque ». Ce matin, l’un de ses anciens copains  était à la barre. Seul présent des quatre témoins cités, il travaillait comme trader sur le même desk que Jérome Kerviel. « Ses actes je ne les explique pas, je suis déçu par son comportement. Salim Nemouchi pousuit « En tant que trader, on a tous des objectifs et des limites à respecter. Jérome Kerviel a mis la banque et ses salariés en danger. » Le jeune homme évite de croiser le regard de son ancien collègue, il est encore employé par la Société Générale. On le sent dans ses petits souliers.

 Devant une série de questions précises sur le mode de fonctionnement de son service, le président lui demande : est ce que la banque ne pouvait pas arrêter le phénomène Kerviel ? il répond « c’est possible ». Ce qui rappelle qu’en 2007, Jérome Kerviel avait engagé, perdu puis gagné des sommes sans commune mesure avec ce qui était la limite autorisée, 125.000 euros. Il était déjà hors des clous et toutes ses opérations n’étaient pas cachées, loin de là. « La hiérarchie nous a demandé de prendre des positions de plus en plus importantes. Les dépassements étaient tolérés du moment qu’ils rapportaient de l’argent. J’ai appliqué une stratégie de trading en 2005 qui a bien fonctionné, tu ferras la même chose en 2006 m’ont dit mes responsables ; ce que j’ai fait en réalisant à périmètre constant 1700% de croissance en trois ans ».

 Et quand il dit cela Jérome Kerviel a comme une boule de rage dans la gorge. Lui ,le gagneur, se voit trainer dans la boue. « Ces outils ce n’est pas moi qui les ai inventés. Que je sois allé trop loin, c’est complètement idiot, je le reconnais. Mais ces pratiques étaient connues et reconnues par la banque ».

 

Jérome Kerviel se dévoile. Il n’a pas de petite voix dans la tête qui lui souffle ce qui est bien ou mal. Pour lui tout ce qui n’est pas interdit, est autorisé. On mesure l’écart avec Jean -François Lepetit  COB, AMF)capable de dire « Dans les salles de marché, c’est le bon sens qui compte. Un dépassement autorisé c’est plus ou moins 10%. Si on dépasse une fois, c’est un péché véniel, deux fois un péché mortel ».

Toute la fracture Kerviel est là. Une volonté de toute puissance (je suis meilleur que les autres) alliée à une forme d’immaturité (le jeu). Des barrières morales désactivées, une personnalité sociable mais pas d’amis, un père qui meurt et un frère ainé qui va dans le décor, le travail qui tient lieu de raison de vivre. Le décor est planté. Jérome Kerviel qui a déjà commencé à tricher avec les bonnes pratiques en 2007, va exploser tous les plafonds en janvier 2008.

 Il n’y a pas de mystère Kerviel a proprement parlé. Juste un jeune provincial qui s’est laissé grisé par ce métier de trader, jusqu’à se prendre pour ce qu’il n’était pas, un financier de génie.

 

 

 

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