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Laure Debreuil

La justice : un domaine complexe ; elle a un endroit et parfois un envers…façon de dire que l’on peut parfois parler de justice autrement et raconter ce que l’on ne peut pas voir à la télévision. Les caméras sont rarement les bienvenues dans les prétoires. C’est parfois frustrant. Voila pourquoi, par ces chroniques, je souhaite restituer l’atmosphère, les informations ou les à-côtés des procès que je suis pour la rédaction de TF1.

 

 

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16 décembre 2011 5 16 /12 /décembre /2011 11:49

En pénétrant dans la cour d'assises hier, on percevait la tension si caractéristique d'un verdict imminent. Deux clans inégaux se partageaient les bancs du public. D'un côté, ceux qui voulaient entendre prononcer la peine la plus lourde possible contre un assassin d'enfant, de l'autre, ceux qui percevaient comme une injustice de condamner un dingue. 

A la fin des débats, les plateaux de la balance étaient inégaux : le président de la cour d'assises avait ouvertement maltraité les experts, surtout ceux qui ont décrit Stéphane Moitoiret comme un "psychotique de musée", un spécimen presque parfait de ce type de maladie mentale. De plus, l'avocat général avait réclamé trente ans pour le meurtrier du petit Valentin et 18 ans pour sa compagne en errance, Noella Hégo. "Noella Hego a été la rampe
de lancement et Moitoiret le missile téléguidé. L'irresponsabilité pénale n'est pas établie. On voulait enfumer la cour d'assises…." avait lancé le magistrat drapé dans sa robe rouge. Alors, pour les avocats de la défense, la tâche s'annonçait rude. Deux avocats étaient pourtant venus plaider (gratuitement) "pour le principe", MMe Berton et Delarue.
Me Berton a une tête de mauvais garçon, des cheveux noirs plaqués en arrière, et une voix grave qui enfle quand il martèle : "Oui, c'est bien Stéphane Moitoiret le meurtrier, nous n'allons pas plaider l'acquitement. Mais est-ce une bête, un animal ? Qu'est-ce qu'on fait de lui ? On le pique ?". Et l'avocat rappelle tous les signes annonciateurs de sa schizophrénie : son premier internement à dix-sept ans, sa réforme de l'Armée pour maladie mentale, le premier petit garçon appelé Valentin qu'il tente d'enlever, sa vie quotidienne parsemée de rituels. "Il n'était pas tout seul dans sa tête" avait dit de lui une femme gendarme après son arrestation. "Stéphane Moitoiret n'a aucun mobile, nous sommes en pleine déraison, en pleine folie. Il est coupable bien sûr, mais un fou doit être soigné", a conclu l'avocat.
Même fougue, même puissance pour Me Delarue qui s'adresse immédiatement aux jurés dans le langage du meurtrier : "Je me présente devant vous pour le général major supérieur de la légion française en boîte à voeux. Le royaume d'absurde est en faillite. Il n'a que deux sujets et trois milliards d'autres l'ont déserté…" L'avocat cite les dépositions de garde à vue et lance aux jurés: "Il va vous falloir du courage !" Et il va rappeler aux jurés qu'il existe une autre possibilité que la prison pour ce genre d'individus. Selon lui, cette autre voie a été occultée lors de ce procès ; pourtant la loi de juillet 2011 permet d'enfermer un criminel fou en hôpital psychiatrique, et c'est un juge qui examine la possibilité de le remettre hors les murs une fois le temps d'enfermement écoulé. Le juge doit avoir le feu vert de cinq médecins avant de signer le bon de sortie (c'est l'afffaire Romain Dupuy en 2004 qui avait entraîné l'adoption de ce texte). Et Me Delarue de conclure: "Avec cette nouvelle loi, la société est mieux protégée. La prison ne soigne pas. Au Moyen âge, on brulait les épileptiques, aujourd'hui on les soigne. Il y a 10 ans on prononçait 450 irresponsabilités pénales du fait de la maladie mentale, aujourd'hui on n'en prononce plus que 150. Ce crime porte la signature de la schizophrénie. Il faut le reconnaître coupable, mais lui accorder l'abolition du discernement".

Les accusés ne diront pas un mot avant que la cour ne se retire pour délibérer; trois heures plus tard, Stéphane Moitoiret est plus lourdement condamné que la peine réclamée par l'avocat général. Il écope de la prison à perpétuité, et sa compagne de 18 ans d'enfermement. La famille de Valentin se laisse aller à l'émotion.

000_Par6700918.jpgla maman de Valentin

Elle éprouve sans doute le sentiment de voir ainsi vengé leur petit garçon de dix ans, mort d'avoir reçu 41 coups de couteau alors qu'il faisait du vélo par une belle nuit d'été dans les ruelles du village de Lanieu.

Une défaite soupçonnée par les avocats des accusés, qui avaient surpris la
connivence entre le président de la cour et l'avocat général. Des rôles répartis qui ont permis à l'avocat de la famille de Valentin, Me Collard, de déclarer : "Le peuple de France vient de faire entendre qu'il ne supporte plus certains crimes. Le jury a dit à l'avocat général qu'il n'était pas à la hauteur de la sécurité qu'on souhaite. Il y a un divorce entre l'autorité politique et le peuple qui a été au-delà". Les parents de l'enfant se sont éclipsés pour ne pas affronter la presse. Laissons à Me Delarue le dernier mot: "On a jugé le crime, pas le criminel."
Quant à l'avocat de Noella Hego, Me Jean Renevier, il a indiqué qu'il ferait appel dès ce matin. Il y aura donc un autre procès. Peut-être plus serein, moins dans l'émotion encore vivace qu'avait suscité le crime en 2008.
La justice ne s'est pas grandie en s'efforçant de faire un procès normal à quelqu'un qui était visiblement hors d'état de se défendre et même de comprendre son procès.
Ce sont des impératifs politiques - Rachida Dati, alors garde des Sceaux, n'avait-elle pas promis que le meurtrier de Valentin serait "jugé et condamné" ? - qui ont guidé les juges. C'est la société toute entière qui perd une part d'humanité dans un jugement de cette nature

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