Partager l'article ! Les dérives de la communauté des Béatitudes: Le procès du frère Pierre-Etienne Albert à Rodez aujourd’hui est une étape néce ...
Laure Debreuil
La justice : un domaine complexe ; elle a un endroit et parfois un
envers…façon de dire que l’on peut parfois parler de justice autrement et raconter ce que l’on ne peut pas voir à la télévision. Les caméras sont rarement les bienvenues dans les prétoires. C’est
parfois frustrant. Voila pourquoi, par ces chroniques, je souhaite restituer l’atmosphère, les informations ou les à-côtés des procès que je suis pour la rédaction de TF1.
Le procès du frère Pierre-Etienne Albert à Rodez aujourd’hui est une étape nécessaire pour les neuf victimes parties civiles à ce procès. Derrière elles sont personnifiées une cinquantaine d’autres, dont le préjudice est couvert par la prescription, mais qui trouveront une forme de réconfort dans la dénonciation publique des actes pédophiles dont ils ou elles ont été victimes enfants.
Les récits faits au juge d’instruction reflètent le désarroi de ces adultes abusés étant enfant, très mal à l’aise avec ces souvenirs.
Appelons-la Camille. Elle raconte que le frère Pierre-Etienne Albert, alors qu’elle avait neuf ans, lui donnait des bains et en profitait pour la caresser. Il la sortait du bain, l’allongeait sur le lit pour lui embrasser le sexe, lui frottait les lèvres de la vulve… Des agressions comme celles-ci pouvaient avoir lieu sur des enfants de cinq-six ans. Le pire est que ces agressions ont des répercussions parfois très graves sur la vie familiale et le développement de l’enfant. C’est ce que raconte Solweig Ely dans son livre « Le silence et la honte » (éditions Michel Lafon). L’enfant victime perd la confiance qu'il place dans les adultes autour de lui. Les parents ne sont plus perçus comme aimants et protecteurs. Cela provoque le besoin d’attirer l’attention, de provoquer, voire de faire des bêtises pour s’assurer d’être toujours cru et aimé.
"Ce mal provoqué par un religieux choque davantage, car le prêtre est investi de la confiance des fidèles" dit Monseigneur Podvin, porte-parole de la Conférence des évêques de France. Dans la communauté des Béatitudes, il était inscrit dans l’ADN de ses fondateurs que des dérapages étaient non seulement possibles mais tolérés. Lorsque l’on va à l’abbaye de Bonnecombe près de Rodez et que l’on interroge d’anciens membres de cette communauté, on réalise que l’idéal des fondateurs était suspect ; les Béatitudes ont été fondées en 1973 dans l’élan du Renouveau Charismatique ; son originalité : des pratiques psycho-spirituelles, une hiérarchie religieuse fluctuante, une mixité des lieux de vie, une liturgie à base de chants et de danses favorisant des échanges tactiles. Résultat : le fondateur Gérard Croissant est accusé d’avoir agressé sexuellement les sœurs de la communauté et même de viol sur mineur ; le numéro deux, Philippe Madre, fait l’objet de plusieurs plaintes et le diocèse l’a renvoyé de la vie cléricale. Dans ce tableau, le frère Pierre-Etienne Albert, qui était le chantre de la communauté, un musicien intelligent, un organisateur liturgique hors pair, était intouchable. Il a été protégé jusqu’au moment où une postulante, Muriel Gauthier, mariée et mère d'une petite fille, a compris la déviance du frère.
Muriel Gauthier a payé très cher son attitude : « J’ai été ostracisée, interdite de messe, obligée de vivre dans une petite maison, au bout du terrain. On m’a traitée de sorcière, de comploteuse… mais j’ai réussi à persuader cet homme de dire à haute voix ce qu’il avait fait, et à lui faire reconnaître qu’il était malade. »
Ils sont quatre à vivre dans cette magnifique abbaye de Bonnecombe. Un prètre, Muriel Gauthier, un moine et une religieuse qui ont été exclus de la communauté des Béatitudes pour avoir accompagné ce processus de dénonciation aux autorités civiles. Le diocèse à qui appartient l’abbaye ne parvient pas à trouver de solution pour l’accueil de ces chrétiens. L’endroit, baigné de paix, avec le vénérable cimetière des moines au-dessus, ne devrait pas être un lieu de discorde. Mais le père Jean-Baptiste Tison ne veut pas se rendre. « Je ne suis pas sûr que les Béatitudes soient totalement purgées des défauts d’origine, et que l’Eglise soit engagée à lutter contre la pédophilie. La façon dont on nous traite n’est pas bon signe. »
C’est en tous cas maintenant le temps du procès, un temps que les habitants de l’abbaye de Bonnecombe attendaient depuis 10 ans. Une petite victoire pour la démarche difficile qu’ils ont initiée envers en contre tous. La peine qui sera infligée à Pierre-Etienne Albert leur importe peu. L'important, c'était de briser le silence.
Le frère Pierre-Etienne Albert encourait 10 ans de prison. Le tribunal vient de le condamner à 5 ans de réclusion. Il a assorti la peine d'une injonction de soins, d'une interdiction d'entrer en contact avec des mineurs, et d'une obligation de suivi socio-judiciaire pendant cinq ans.