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Laure Debreuil

La justice : un domaine complexe ; elle a un endroit et parfois un envers…façon de dire que l’on peut parfois parler de justice autrement et raconter ce que l’on ne peut pas voir à la télévision. Les caméras sont rarement les bienvenues dans les prétoires. C’est parfois frustrant. Voila pourquoi, par ces chroniques, je souhaite restituer l’atmosphère, les informations ou les à-côtés des procès que je suis pour la rédaction de TF1.

 

 

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26 janvier 2011 3 26 /01 /janvier /2011 16:49

Belgrade sous une épaisse couche de neige. La ville en noir et blanc. Le palais de justice, austère bâtiment en béton posé le long d’une artère à très grande circulation a commencé à s’animer vers 11H avec des grappes de jeunes qui convergeaient vers la salle du verdict. En ce mardi 25 janvier, les 14 accusés accusés de la mort de Brice Taton, jeune supporter toulousain, allaient connaître leur sort après un très long procès entamé le 21 avril 2010. Pour les parents de Brice Taton arrivés la veille, c’était l’ultime voyage d’une série de sept car le procès s’est curieusement tenu en audiences rassemblées sur des semaines étalées dans le temps.

Pour les parents des douze accusés présents (deux sont en fuite et jugés par contumace), la charge émotionnelle est forte. La procureure a demandé des sanctions exemplaires : "il faut que le verdict soit un message à tous ceux qui utilisent le sport comme masque de la violence et de l’intimidation". Dans la foule, un homme est reconnaissable : le président du groupe de supporters baptisés Les Fossoyeurs, supporters du Partisan de Belgrade. Le Partisan de Belgrade était autrefois le club de l’armée par opposition à l’Etoile Rouge, un club issu des rangs de la police. Même si tout cela est du passé, cet homme qui déambule une casquette vissée sur le crâne a sa tête des mauvais jours. Il ne peut dénigrer ses troupes, ni cautionner la violence qui a entraîné la mort de Brice Taton. Il m’avait expliqué lors de mon précédent séjour à Belgrade que ces jeunes étaient immatures et manipulables et qu’être supporter d’une équipe de foot est une sorte de rite de passage ici à Belgrade. "Un jeune doit faire le coup de poing pour s’affirmer, m'avait-il dit. La bagarre entre supporters fait partie de la panoplie du jeune homme qui veut affirmer sa virilité. Ces faiblesses sont exploitées par des gens aux idées ultra–nationalistes qui se servent d’eux pour montrer leur capacité de nuisance".

Ce genre d’analyse n’a pas sa place à l’entrée de la salle d’audience où un père me prend à partie. Il veut me démontrer que son fils n’était même pas sur les lieux de la bagarre qui a coûté la vie à Brice Taton, que les dés étaient pipés d’avance et que le gouvernement veut donner à l’Europe des gages de sa volonté de punir les dérives du foot.

Certaines familles d’accusés ne peuvent pas accéder à la salle. Remous. La lecture de l’arrêt commence avec une heure de retard. La juge lit d’une voix forte. Les années de prison tombent : 240 au total. Les quatre personnes considérées comme les meneurs de cette attaque soigneusement préparée écopent de 35 à 32 ans de prison ; 8 autres, qui ont frappé les supporters français à coup de bâtes de baseball et de fumigènes, le visage protégé par des masques chirurgicaux, ont été condamnés de 14 à 12 ans de réclusion. Deux autres ont eu des peines plus légères n’ayant pas directement participé aux violences. Sur les bancs des familles, les mères pleurent, les sœurs sanglotent. Certains pères se lèvent en invectivant la juge qui continue à lire les attendus, imperturbable.

"La partie lésée", comme sont appelés les parents de Brice Taton, se tassent sur leurs bancs. L’ambassadeur de France est à leurs côtés. En tant que partie civile, ils obtiendront des dommages et intérêts. Mais ce n’est pas le sujet. Les parents écoutent le compte-rendu des investigations et la liste des preuves accumulées par la justice serbe qui n’a pas ménagé sa peine. "On ne saura jamais qui a tué Brice, dira Suzanne Taton, mais ce qu’on a établi, c’est que Brice était déjà à terre, roué de coups notamment sur la tête, qu’ils l’ont traîné vers l’escalier, puis qu’ensuite ils l’ont balancé par-dessus la rambarde comme un sac. Une violence consciente, totalement injustifiée dans la mesure où Brice ne pouvait déjà plus se défendre après la première série de coups".

Dehors, les parents des jeunes serbes laissent éclater leur colère. Les avocats démontent le raisonnement de la présidente. Ils trouvent les preuves accumulées insuffisantes, ils soulignent le verdict de groupe, faute de pouvoir attribuer à chacun des actes délictueux précis. Ils mettent en cause la politique de leur gouvernement : "La Serbie est un pays en faillite qui voudrait entrer dans l’Europe, mais qui écrase ses enfants qui commencent à peine à vivre", me dit la maman d’un jeune condamné à 12 ans de prison. "C’est un verdict politique par lequel on achète des points pour entrer dans l’Europe", renchérit le père d’un condamné à 32 ans de prison.

Les forces de l’ordre sont nombreuses et encouragent à dégager le parvis du palais de justice. Une heure plus tard tout est terminé. Les derniers avocats m’assurent qu’ils feront appel. Ils ont dix jours pour le faire.

Les parents de Brice Taton, que les journalistes ont pu brièvement rencontrer à l’ambassade de France en fin de journée, se sont déclarés satisfaits de ces peines "à la hauteur du crime commis". Ils ont raconté avoir mis leur vie entre parenthèses pendant ces longs mois : "on va pouvoir maintenant passer à autre chose". Tous les deux semblaient fragiles, et Suzanne Taton, d’une voix très émue, a terminé l’entretien en disant "j’espère que cela fera réfléchir les groupes de supporters, toute cette violence gratuite ; cela ne doit pas recommencer. Au moins, que la mort de Brice serve à cela".

Dehors, la nuit était tombée. La température affichait moins huit degrés. La neige renvoyait un éclat magnifique sur les coupoles des églises orthodoxes de la capitale serbe.

 

 

 

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