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Laure Debreuil

La justice : un domaine complexe ; elle a un endroit et parfois un envers…façon de dire que l’on peut parfois parler de justice autrement et raconter ce que l’on ne peut pas voir à la télévision. Les caméras sont rarement les bienvenues dans les prétoires. C’est parfois frustrant. Voila pourquoi, par ces chroniques, je souhaite restituer l’atmosphère, les informations ou les à-côtés des procès que je suis pour la rédaction de TF1.

 

 

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6 octobre 2010 3 06 /10 /octobre /2010 11:52

En arrivant hier au Palais de Justice, on savait que le moment n’était pas anodin. 80 médias venus du monde entier étaient accrédités. Des dizaines de cameramen circulaient dans les couloirs à la recherche de l’image du jour : Jérôme Kerviel arrivant au Palais de Justice.

Quel stratagème allait trouver son avocat pour le protéger ? On avait en mémoire les 15 minutes de progression difficile au milieu d’une meute de journalistes au début du procès. C’est par un couloir peu usité et permettant une entrée discrète que le jeune trader a gagné, sans un mot, la salle d’audience. Une salle archicomble mais ordonnée : chacun retrouve, au siège près, les places du procès. La Société Générale et ses nombreux avocats d’un côté, les avocats des salariés et des petits porteurs derrière. De l’autre côté, maîtres Huc Morel et Metzner, les deux défenseurs de Jérôme Kerviel occupés à  réconforter leur client avant l’entrée de la Cour. Et puis tout seul devant l’estrade, le jeune homme, costume noir, cravate noire, tête d’enterrement.

La lecture des attendus du jugement commence dans un silence total.

Le président Pauthe lit d’une voix rapide : il aborde d’abord le délit d’abus de confiance : « Jérôme Kerviel était affecté au desk Delta One, il pouvait utiliser une station de trading, il disposait d’un mandat. Pas d’un mandat écrit, reconnaît le jugement, mais des limites  étaient fixées lors de l’entretien annuel d’évaluation ; il connaissait les règles, les positions devaient être couvertes. Jérome Kerviel avait une limite personnelle d’un million d’euros et pour le desk de 125 millions. Il s’est appliqué à masquer ses positions prises hors du champ autorisé »

Et le tribunal de demander : y a-t-il eu carence de la Société Générale ? Réponse : même s'il y a eu un manquement du côté de la banque, cela n’exonère pas son trader de son devoir de transparence, du devoir d’informer sa hiérarchie de la réalité de ses dépassements, du devoir de revenir dans les limites imparties.


Et le jugement pointe du doigt les dissimulations avérées et les manœuvres destinées à contourner les contrôles mis en place par le trader : Jérôme Kerviel a fraudé, il a contourné les contrôles mis en place, il a donné des explications techniques destinées à opacifier ses pratiques….


Jérome Kerviel est donc reconnu coupable d’abus de confiance, d’introduction frauduleuse de données dans un système informatique, de faux et usage de faux. Chaque fois, le jugement relève les fausses explications données, la mauvaise foi, la mise en cause de tiers pour se protéger.


A ce stade on comprenait que la condamnation à la prison ferme allait tomber; Jérome Kerviel pique du nez. A un mètre de moi, je le sens se recroqueviller. Le président maintenant rappelle les 41 jours de prison déjà accomplis, les obligations du contrôle judiciaire parfaitement remplies, l’absence de casier judiciaire, la personnalité équilibrée, indemne de troubles mentaux. En quelques phrases assassines, le jugement balaie l’idée que le jeune homme était prisonnier d’un monde virtuel, pris dans un vertige de la gagne, aspiré par un système. Il est dit que Jérôme Kerviel a eu une stratégie occulte qui lui est personnellement imputable et qui lui a permis d’exploiter les failles de la banque. Certes, relève le président, il y a absence de gains personnels, mais on ne peut écarter que le jeune homme agissait pour obtenir un très gros « bonus » l’année suivante. Il n’est donc pas la victime d’un système dont il se dit la créature, c’est un cynique qui a mis en péril la solvabilité de la banque : « par leur ampleur, leur spécificité et le contexte de crise dans lequel ils se sont inscrits, ses actes ont incontestablement porté une atteinte à l’ordre public économique international dont l’impact financier a pu être finalement circonscrit par la réactivité de la banque »

 

Au terme de ce jugement, Jérome Kerviel  écope de 5 ans de prison dont 3 ans ferme, et il est surtout condamné à réparer intégralement le préjudice qu’il a causé à la Société Générale, soit 4,9 milliards d’euros.

 

Et là dans la salle, un murmure d’étonnement et de réprobation parcourt le public. Autour de moi, des journalistes économiques étrangers se font expliquer. Ont-ils bien compris ? Des dommages et intérêts à hauteur de près de cinq milliards ?

 

J’ai vu passer au moment de l’énoncé de cette peine l’ébauche d’un sourire. Tellement énorme, tellement dérisoire ! Une mort civile pour cet homme de 33 ans qui a sa compagne, là, assise sur ma gauche…


Jérome Kerviel va rester K.O., assis un certain temps. Puis il sort son téléphone pour lire ou envoyer un texto. A sa mère, malade, en Bretagne ?

   

Son avocat , Maître Metzner, qui vient d’être désavoué dans sa défense sur toute la ligne relève devant la presse avec panache : « c’est le procès de l’irresponsabilité de la banque… » Le soir même, il interjetait appel pour son client. Il y aura un deuxième procès Kerviel.


D’ici là, le jeune trader pourra continuer sa vie actuelle de salarié d’une petite société informatique. Mais avec cette épée de Damoclès au dessus de la tête d’avoir un jour à retourner en prison.

 

 

 

 

 

 

 

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