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Laure Debreuil

La justice : un domaine complexe ; elle a un endroit et parfois un envers…façon de dire que l’on peut parfois parler de justice autrement et raconter ce que l’on ne peut pas voir à la télévision. Les caméras sont rarement les bienvenues dans les prétoires. C’est parfois frustrant. Voila pourquoi, par ces chroniques, je souhaite restituer l’atmosphère, les informations ou les à-côtés des procès que je suis pour la rédaction de TF1.

 

 

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19 juin 2010 6 19 /06 /juin /2010 21:38

Jeudi à Belgrade s’est ouvert la deuxième partie du procès des hooligans qui ont tabassé un groupe de supporters toulousains. C’était le 17 septembre 2009, le Toulouse football club affrontait le « partisan » de Belgrade. Les agresseurs sont arrivés en nombre, une quinzaine, et ont fondu sur les jeunes français attablés à la terrasse d’un café en plein centre ville. Brice Taton a été pris à partie par des hommes particulièrement violents ;il a reçu de nombreux coups dont certains ont été portés au visage et à la tête, il a été ensuite jeté d’un muret qui sert de rambarde à un escalier. Il décédera 12 jours plus tard d’une hémorragie cérébrale à l’hôpital.

Les parents de Brice Taton ont fait le déplacement pour venir témoigner. La salle est pleine à craquer. Les 15 prévenus très jeunes, entre 18 et 26 ans, plutôt étudiants et issus de bonnes familles écoutent la tête baissée. Derrière, séparées par un cordon de police, les familles s’entassent : beaucoup de mères, mouchoir à la main, les larmes aux yeux.

Enseignante à la retraite, Suzanne Taton, à la barre s’exprime avec beaucoup de dignité. « Quand je suis arrivée à l’hôpital, j’ai vu mon fils et j’ai eu du mal à le reconnaitre tellement son visage était tuméfié ; son corps était inerte et il était meurtri de partout. Nous étions venus dans l’espoir de le ramener ; on attendait qu’il se réveille mais on n’a pu que constater la dégradation ; je n’ai jamais pu reparler à mon fils. Brice ne méritait pas ça. C’était un fils droit, qui aimait sa famille, ses amis, la vie. Il ne méritait pas de mourir ainsi. Je ne peux pas l’admettre. En plus, c’était un supporter engagé : il avait créé une équipe de foot amateur pour lutter contre la mucoviscidose. Cela fait exactement neuf mois qu’il est mort. Notre vie s’est arrêtée ce jour là » Et Alain Taton son mari ajoutera dans sa déclaration « Je veux qu’ils soient punis parce que  c’est un crime qui ne peut être pardonné ».

 Les avocats des prévenus ont ensuite questionné de manière insistante les parents sur la manière dont les autorités serbes ont agi, qui est venu les voir, quelles promesses de sanctions sévères ont pu être faites. La présence de l’ambassadeur de France assis aux cotés « de la partie lésée » comme ils disent en Serbie contribuant à accréditer l’idée qu’il s’agit bien d’une « affaire d’Etat »me disait l’un des avocats.

A la reprise le lendemain, l’audition de cinq supporters français est prévue. Les jeunes gens ont fait spécialement le déplacement de Toulouse. Mais en début d’audience, le premier à s’exprimer est un accusé serbe qui demande la parole. Il est 10H du matin et il fait déjà plus de 30° dans la salle. La vingtaine,, bien baraqué étudiant en quatrième année de tourisme, il tente de démontrer que c’est lui qui a attaqué Philippe Maury et qui lui a volé sa sacoche. But de l’opération : si il s’acharnait sur Philippe Maury, il n’est pas le meurtrier de Brice Taton. Il fait au passage quelque chose d’assez étrange : on lui demande de décrire le contenu de la sacoche volée et il parle d’un téléphone, d’une écharpe de supporter,et… de deux boulettes de cocaïne et d’une barrette de marijuana ! Et il évoque la bagarre comme un rituel habituel entre supporters et sans l’ombre d’un remors.

Mais dès que Philippe Maury raconte sa version des faits on n’entend que lâcheté et brutalité extrême de la part des hooligans serbes « On buvait un verre  à la terrasse d’un café vers 17H juste avant de partir pour le mach, on était une douzaine. J’ai entendu des gens crier « Toulouse, Toulouse ! », dans la seconde qui a suivi tout à voler en éclats, j’ai essayé de me dégager, j’ai reçu un coup extrêmement violent à la tête, puis j’ai fait quelques pas on m’a frappé avec une chaise, je suis tombé et un type avec un fulmigène m’a donné des coups et approché sa torche de mon cou.Mes cheveux ont cramé et il a continué à me bruler le dos, puis j’ai senti qu’on m’arrachait violement ma sacoche qui je le précise ne contenait pas de cocaine ou de marijuana »Pantalon noir, chemise noire, forte carrure, le jeune homme racontera ensuite comment il croisera Brice Taton près des ambulances qui les évacueront vers les hopitaux. On le sent encore très meurtri par le choc de cette agression et la mort de son ami.

Après son témoignage, on a assisté a cette scène surréaliste : c’est le prévenu lui-même qui interrogeait le témoin avec la bénédiction du tribunal ! Mais Philippe Maury a été ferme : non, il n’a pas vu le visage de son agresseur, juste une silhouette puisqu’il était allongé sur le ventre et qu’il a aussitôt perdu beaucoup de sang (10 points de suture sur le crane)

Puis Julien, Pierre, Nicolas et enfin Grégory donne des précisions, chacun avec son histoire, sa peur, ses blessures. On apprend par exemple qu’il y avait des guetteurs, que l’attaque a été menée simultanément par deux groupes, que les assaillants portaient tel ou tel vêtement… mais le coup de théâtre est venu du dernier témoin Grégory qui a dit à la fin de sa déposition qu’il pourrait reconnaitre celui qui a allumé le premier fumigène. Stupeur dans la salle. La présidente fait lever les 15 accusés. Et Grégory montre deux jeunes en disant « j’hésite entre les deux mais c’est très probablement celui là au deuxième rang ». Le doigt accusateur ne tremble pas.

Il était 16H, température: 40 degrés dans une salle sans aération, la moitié des avocats ayant quitté la salle tellement les conditions matérielles étaient indignes et …la présidente autoritaire.

Les témoins français sont repartis vers l’ambassade de France sans rencontré la presse et sous bonne escorte.

A la sortie les parents du jeune homme désigné refusaient l’évidence. Leur fils est un étudiant de quatrième année de droit. Et ils ont disent-ils des preuves qu’il ne se trouvait absolument pas sur les lieux de la bagarre. L’idée de voir leur fils en prison pour de très longues années, privé de tout avenir leur est insupportable.

Il faut dire que parmi tous les serbes à qui j’ai pu parler, nombreux sont ceux qui pensent que les vrais coupables ne sont pas dans le box. Une rumeur insistante veut qu’il existe un enregistrement de la bagarre via la camera d’un parking situé en face du café. La justice sous pression du gouvernement cacherait des informations.

 De même, un hebdomadaire « le tabloid » vient de faire paraitre une double page avec des photos jamais vues de Brice Taton en train d’être pris en charge par les ambulanciers. Il expose le point de vue d’un expert médical qui met en cause la manière dont a été conduite l’opération de l’aorte que le jeune français a subi très vite après son arrivée à l’hôpital. But de cet article : démontrer que ce ne sont pas les supporters serbes qui ont tué Brice Taton mais l’incompétence des médecins.

Au milieu de Belgrade, qui résonnait de la liesse des supporters après le match victorieux de la Serbie contre l’Allemagne en coupe du monde, la maman de Brice Taton et la maman de Philippe Maury sont revenues sur les lieux du crime. Emotion et colère. Le fait d’avoir balancé son fils déjà blessé du haut de cet escalier est inimaginable de violence, totalement gratuit et absurde. Surtout comme l’a dit Philippe Maury que les supporters du sud-ouest sont immergés dans les valeurs du rugby : amitié et convivialité avant tout.

Et ce matin à l’aéroport, je vais rendre la voiture de location avec laquelle nous nous déplacions à Belgrade. Et le loueur me demande que faisait l’équipe de TF1 ici. Quand il a su que nous venions pour le procès, il m’a aussitôt dit : « mais vous savez les jeunes  n’ont pas tué le supporter français. C’est lui qui a sauté du haut de l’escalier parce qu’il a eu peur ! ».C’est dire la résistance qu’il y a dans la société à admettre la culpabilité de ces hooligans. La violence dans le foot les bagares entre supporters de « L’Etoile rouge » contre ceux du « Partisan » font partie du folklore local. Pas de quoi s’émouvoir.

j’ai rencontré Predrag Simic qui dirige le principal club de supporters du Partisan, les Fossoyeurs. Et il m’a dit « c’est un fait criminel terrible. Mais dans le foot en 10 ans seulement 7 personnes ont été tuées. La violence est présente dans tous les secteurs de la société. On ne doit pas stigmatiser le foot .Après la mort de Brice Taton, les politiciens ont réclamé des sanctions énormes, 30 ans, 40 ans de prison. Mais aucun témoin oculaire ne confirme que le français a été poussé par-dessus la rambarde ; chacun doit être puni pour ce qu’il a fait. En fait ces jeunes qui ont attaqué n’avaient aucune expérience de la bagarre ; Ils faisaient cela pour se prouver qu’ils étaient des durs. En fait ils avaient peur. Si j’avais été là je n’aurais jamais cherché la bagarre avec ces français ; j’aurai senti qu’ils n’étaient pas de taille à se défendre. Mais ces jeunes gens en Serbie ont grandi pendant la guerre, avec les bombardements. Quelque part ils sont aussi plus brutaux. Et puis la France est aussi le pays qui nous a trahi. Vous avez participé aux bombardements sur le pays. ».C'est peut être à ce moment qu'on comprend que foot et orgeuil d'une nation sont étroitement mêlés, et que parfois ces rivalités entre supporters servent d'exutoire à des frustrations plus profondes.

Le procès va continuer par session d'une semaine. Le verdict n’est pas attendu avant la fin de cette année.

 

 

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