Laure Debreuil
La justice : un domaine complexe ; elle a un endroit et parfois un
envers…façon de dire que l’on peut parfois parler de justice autrement et raconter ce que l’on ne peut pas voir à la télévision. Les caméras sont rarement les bienvenues dans les prétoires. C’est
parfois frustrant. Voila pourquoi, par ces chroniques, je souhaite restituer l’atmosphère, les informations ou les à-côtés des procès que je suis pour la rédaction de TF1.
Deuxième jour du procès. Cette fois chacun a pris ses marques, trouve sa place. Les familles des victimes sont déjà un peu moins tassées sur les bancs situés à droite de la cour d’assise. Certaines sont déjà reparties. Les débats doivent commencer à 10H.
Monique Olivier a déjà été introduite dans le box des accusés. Même tenue qu’hier, même air absent. Finalement la cour et les jurés s’installent avec un quart d’heure de retard, Michel Fourniret rejoint lui aussi sa place. Le président indique alors que le détenu a refusé de quitter sa prison et qu’il a requis sa présence par la force publique.
Puis l’avocat général demande la parole. Francis Nachbar se lève visiblement en colère. Il explique qu’il requerra a présence de l'accusé durant la totalité des audiences. Première raison : la peine encourue étant la réclusion à perpétuité, il est normal dans un état de droit que l’accusé assiste à son procès. Deuxième raison, la justice ne peut plus accepter les prétentions et les exigences de l’accusé : « Monsieur Fourniret, depuis quatre ans vous ne décidez plus rien, vous n’êtes plus maître de rien, vous ne manipulez plus personne. La société ne permettra pas, par mon intermédiaire que nous soyons soumis à vos caprices, à vos humeurs. En face se trouvent les familles de victimes qui vont faire face à l’horreur avec une très grande dignité. Monsieur Fourniret un peu de décence vis-à-vis des victimes, arrêtez vos pitreries grotesques, arrêtez vos grossièretés ! »
Dans le box, Michel Fourniret ferme les yeux et croise les bras sur son pull bleu vif.
La lecture de l’Ordonnance de Mise en Accusation reprend. La greffière lit le texte d’une voix égale et c’est d’abord l’assassinat de Céline qui est évoqué. Le juge d’instruction a pu établir que le 16 mai 2000 vers 22H Michel Fourniret a regagné son domicile avec un air souriant et satisfait après l’enlèvement de la lycéenne de 18 ans à Charleville-Mézières. Il a déposé devant sa femme le sac de la jeune fille, lui a montré les photos qui s’y trouvaient en lui désignant le visage de celle qu’il venait d’assassiner puis lui demandait de les brûler et de tout faire disparaître ; ce que Monique Olivier fera en se débarrassant des objets dans une poubelle d’un village voisin. Dans ses aveux Michel Fourniret précisera même combien la mort de Céline lui avait paru « interminable ». Pour sa dernière victime, Mananya Thumpong, une petite de 13 ans, enlevée le 5 mai 2001 Michel Fourniret a révélé qu’il avait repéré la jeune fille près de la médiathèque de Sedan. Il avait attendu sa sortie de l’établissement, l’avait forcée à monter dans sa camionnette, l’avait violée puis étranglée avant d’abandonner son corps dans un bois proche de la frontière belge. Quelque temps plus tard, Monique Olivier a indiqué que son mari lui avait précisé avec une grande satisfaction qu’il avait réussi à la déflorer avant d’éjaculer et qu’il était d’autant plus satisfait que la gamine était étroite …
Si je restitue ici les détails du texte qui a été lu à l’audience c’est pour mieux définir l’atmosphère de plomb qui régnait dans la salle d’audience. C’est dans ces moments là qu’on comprend ce que signifie un procès d’assises pour les familles de victimes et le poids des mots décrivant le calvaire de leurs enfants. Sur les bancs de la partie civile, la mère de Mananya pleurait en silence tandis que Michel Fourniret semblait dormir.
L’audience ayant été interrompue par une manifestion d’avocats en colère, l’interminable lecture a repris à 14H. Deux heures plus tard, le président a conclu lui-même cette phase de mise en accusation. Il a rappelé qu’au moment du verdict, Monique Olivier encourait la réclusion criminelle à perpétuité assortie éventuellement d’une peine de sûreté de 22 ans. Pour Michel Fourniret, la sanction pourrait être aggravée : en vertu d’une loi de 1994, la cour et les jurés peuvent décider de le priver de tout remise de peine. Le meurtre précédé de viol ou d’actes de barbarie sur un enfant de moins de 15 ans est une circonstance aggravante.
Après ce rappel, Michel Fourniret s’est décidé de répondre aux questions du président. Allait-il participer au procès ? « Je suis fort embarrassé. Veuillez ne pas oublier, Monsieur le président, que j’avais pris la résolution d’un boycott de ce procès. Indépendamment du planning, je crois pouvoir m’engager à participer de manière active aux débats, si ceux-ci se tiennent à huis clos ». Retour à la case départ.
Le président insiste. Alors Fourniret se montre dans tout sa mégalomanie : il ne peut parler parce qu’on lui refuse de corriger le texte qui vient d’être lu : « Si les paroles s’envolent, les écrits restent. Mon sort importe peu, mais le sort de mes descendants compte beaucoup. Dans 6 mois, dans deux ans, dans 50 ans un chroniqueur judiciaire sortira quelque chose sur Fourniret et Olivier en se basant sur un document qui était imparfait ».
Le président garde son sang froid, insiste sur l’oralité des débats qui seule compte dans une cour d’assises, et invite l’accusé à réfléchir jusqu’à lundi. « Je vous souhaite un bon week-end » a conclu le président. Quant à Monique Olivier elle a promis d’être présente et de répondre à toutes les questions.
Le président Gilles Latapie a peut-être mis la en application une méthode de management apprise dans privé (où il a longuement exercé avant d’intégrer la magistrature) pour parvenir à obtenir la coopération de Fourniret. Pour ma part, j’ai trouvé ce dialogue gênant, à la limite du complaisant. Bien sur on ne doit pas bafouer les droits de la défense, mais aller jusqu’à montrer attention et considération à cet accusé décrit par les psychiatres comme froid, méticuleux, pervers, rigide, orgueilleux et incapable d’altruisme m’a semblé un cran de trop.
On verra à la reprise lundi si cette méthode était la bonne.